Angela Rustemeyer

Jusqu’à ce jour, des estimations indiquent qu’en Allemagne quelque quatre millions d’adultes de langue maternelle allemande ne savent pas suffisamment lire ni écrire pour avoir des chances de trouver un emploi leur permettant de gagner leur vie et de participer à la vie sociale, culturelle et politique. En 2011, on attend les résultats de recherches dont on pense toutefois qu’ils corrigeront ces chiffres à la hausse. Winterfest (Fête d’hiver), un nouveau jeu éducatif sur ordinateur a pour objectif de motiver de jeunes adultes ayant des difficultés à lire, à écrire et à compter, et de les inciter ainsi à apprendre.

Lire, écrire et compter, une aventure numérique

Un jeu éducatif pour analphabètes fonctionnels

Une expression allemande affirme que «voyager instruit». Se rendre à l’étranger et tirer de ce voyage un enseignement interculturel n’a donc rien de nouveau: Alexander von Humboldt l’a fait longtemps avant nous.

Alex, son homonyme des temps modernes, explorateur d’un autre monde dans le jeu éducatif Winterfest, est toutefois un voyageur atypique. Il se retrouve à l’étranger sans l’avoir voulu et ne voyage pas dans l’espace mais dans le temps. Chez lui, il est poursuivi par la malchance, les ennuis et les difficultés: il n’a pas de travail, pas d’argent et sera bientôt peut-être même à la rue. En lisant une lettre lui annonçant son expulsion du fait de ses loyers impayés, il s’évanouit. Il se réveille près de cinq cents ans avant notre époque dans une ville moyenâgeuse. Si ses habitants aux vêtements désuets ne se montrent pas hostiles envers l’homme en jeans et baskets, ils le regardent tout de même d’un air assez soupçonneux. Alex s’aperçoit rapidement qu’ils ont tous un problème: ils savent à peine lire, écrire et compter. Pour gagner leur sympathie, Alex met ses connaissances à leur service – et se retrouve plus d’une fois impliqué dans une aventure exigeant perspicacité et habileté. Quand il rentre finalement chez lui, il a perdu son manque d’assurance et sa gaucherie.

 

À l’hôtel de ville
Source: DVV


 

 

 

 

À l’hôpital
Source: DVV


Winterfest exploite ce qui nous est familier et ne recule pas devant les clichés. À l’écran, des flocons de neige tombent sur le lugubre mur d’enceinte de la ville. Une sorcière se morfond dans une geôle; dans un couvent, des nonnes veillent sur des secrets. Des scènes familières aux joueurs en Allemagne, auxquelles l’industrie du  divertissement les a  accoutumés depuis des années par le biais d’une foule de romans et spectacles moyenâgeux. Ceci n’est toutefois pas encore assez exotique pour permettre à certaines personnes trop insensibles de se prêter au jeu et d’abolir la réalité qui les entoure. Cependant, Winterfest a une foule de choses à offrir, même à ceux qui ne veulent pas se laisser captiver par son histoire, par exemple l’humour plein de finesse des images: Winterfest emplit en effet l’informe univers numérique de pierres et de bois, les lourds matériaux des temps anciens. Ainsi l’écran lisse offre-t-il maintes et maintes fois le spectacle de poutres brutes nervurées dont on s’attend pour un peu à ce qu’elles se mettent à dégager un parfum de résine.

Éléments étrangers et familiers

Quand on conçoit un jeu, il est important de lui donner un caractère inconnu tout en ayant aussi recours à des éléments familiers, nous expliquent Barbara Cramm et Maik Neudorf de la Confédération allemande pour l’éducation des adultes. Tous les deux chargés des contenus et de la didactique de Winterfest, ils devaient garantir un accueil favorable auprès de son public cible. Les joueurs devaient être des adultes ne sachant pas bien lire ni écrire. C’est pour mettre à leur disposition un outil éducatif d’un genre nouveau, que le ministère fédéral de l’Éducation et de la Recherche a financé le développement de Winterfest.

Les créateurs de jeux doivent connaître leur clientèle. Aussi le travail de Barbara Cramm et Maik Neudorf consista-t-il d’abord à réunir autant d’informations que possible sur les utilisateurs potentiels et les exigences de ceux-ci à l’égard d’un jeu sur ordinateur. Il était clair que ce jeu s’adresserait à des gens disposant tout au moins de connaissances rudimentaires en lecture et en écriture, ce qui est le cas de la plupart des adultes connaissant en Allemagne des difficultés dans ce domaine: ce ne sont pas des analphabètes primaires, mais des gens qui ont appris la lecture et l’écriture sans toutefois jamais vraiment les maîtriser. Par conséquent, ils sont ce que l’on appelle des analphabètes fonctionnels. En raison des mauvaises expériences qu’ils ont faites à l’école, ils sont souvent d’abord peu enclins à prendre part à des cours classiques. Barbara Cramm, Maik Neudorf et leurs collègues sont partis du principe que des jeunes ayant des lacunes en lecture, en écriture et en calcul seraient plus volontiers prêts à utiliser un jeu sur ordinateur et bien mieux en mesure de le faire.

Ce nouveau jeu ne devait par conséquent pas ambitionner d’enseigner aux gens la lecture, l’écriture et le calcul depuis le début. Il devait plutôt permettre aux gens disposant de quelques connaissances de s’exercer et de renforcer leurs acquis. Il devait aussi inciter à s’instruire encore plus grâce à l’ordinateur, par exemple sur ich-will-lernen.de, le portail éducatif que la Confédération allemande pour l’éducation des adultes met à la disposition des personnes faiblement qualifiées. En outre, on peut l’utiliser afin de rendre l’apprentissage plus attrayant pour les gens qui ont de mauvais souvenirs de leur scolarité mais suivent déjà toutefois des cours dans un établissement d’enseignement.

Pour que le jeu connaisse du succès, l’équipe devait réagir avec inventivité aux expériences particulières des gens ayant des difficultés à lire et à écrire. Rien que le choix du décor à planter devait s’orienter en fonction de ça. Ce n’est donc pas un hasard s’il fut décidé de prendre une ville du Moyen Âge: il s’agissait de trouver pour l’action un lieu qui se démarquerait nettement de l’environnement de notre époque. En choisir un correspondant à la réalité quotidienne des gens présentant des lacunes en écriture et en lecture aurait été en contradiction avec cette approche. Du coup, l’éventail des possibilités concernant l’action et ses acteurs s’en trouva limité: il était impossible d’opter par exemple pour des extra-terrestres atterrissant en 2010 en Allemagne, car le lieu de l’action aurait été trop proche de la réalité. Avec Alex, le voyageur dans le temps qui se retrouve au Moyen Âge, les auteurs réussirent à créer un avatar auquel le joueur peut s’identifier. En ce qui concerne la lecture, l’écriture et le calcul, Alex est en avance sur les protagonistes qu’il rencontre. Dans le présent, il ne fait pas partie des gagnants, mais dans un cadre historique, il devient un spécialiste demandé – de même que les joueurs qui se glissent dans la peau d’Alex.

Winterfest entraîne les joueurs de manière ciblée dans des situations qui reflètent le quotidien privé et professionnel de la société postindustrielle du début du 21 e siècle. Le jeu se borne toutefois à en renvoyer un reflet: il évite tout réalisme morose, et fait appel à l’humour afin d’éloigner de la réalité les scènes susceptibles d’évoquer les difficultés à lire, à écrire et à compter véritablement rencontrées par les joueurs qui risqueraient de trouver de telles scènes pesantes, voire menaçantes. Il en va par exemple ainsi lorsque les voyageurs doivent utiliser un distributeur automatique de billets de transport dans la ville du Moyen Âge: l’appareil ressemble certes à ceux que l’on trouve dans les gares allemandes de notre époque, mais il est – cela va de soi – en bois, et les billets, réglables en thalers, permettent de se déplacer en coche.

Au bureau
Source: DVV


Pour vérifier le pronostique concernant l’accueil que le groupe cible de Winterfest réserverait au jeu, les auteurs le firent tester à différents moments de sa création par des adultes qui apprenaient à lire et à écrire. Rien que le choix du style graphique fut le résultat d’une enquête menée sur ich-will-lernen.de, la plateforme éducative de la Confédération allemande pour l’éducation des adultes qui permet à beaucoup de gens de combler des lacunes éducatives à un niveau élémentaire. Des tests d’utilisabilité furent organisés avec des participants à des cours d’alphabétisation qui émirent ensuite leurs commentaires. Ceci permit de continuer d’améliorer le jeu – pas dans le sens des critères dominants de l’industrie des jeux, mais en fonction de ce qui intéressait les utilisateurs.

Les jeux dans le jeu

Winterfest entraîne les joueurs dans son flux narratif qui apparaît comme un tout organique. Plusieurs séquences éducatives individuelles ont toutefois été incorporées dans l’histoire, ce qui fait du jeu un moyen d’apprentissage et d’enseignement souple.

Winterfest se base sur la constatation que dans la réalité, il est plus aisé de venir à bout de situations que l’on s’est exercé à affronter dans le jeu sur ordinateur. Au fil de l’histoire, Alex se retrouve maintes fois dans des situations difficiles. Pour les surmonter, Alex, ou plus exactement le joueur, doit avoir recours à ses connaissances en lecture, en écriture et en calcul. Devant la porte de la ville de Bronnberg, il est déjà attendu par un garde qui ne lui accordera le passage que s’il résout avec lui une opération de calcul dont la solution doit lui rapporter un tas d’argent. Et ce n’est qu’un début: au cours de treize minijeux, le joueur, alias Alex, viendra en aide à une aubergiste, à un compagnon menuisier, à une nonne dans l’infirmerie du couvent et à de nombreux autres protagonistes qui, de retour, le soutiendront et lui permettront de progresser dans le jeu – le tout adapté à l’histoire, mais bien calculé: les joueurs découvrent de façon divertissante certains domaines professionnels dans lesquels les personnes faiblement qualifiées ont encore des chances de trouver du travail aujourd’hui en Allemagne, par exemple la restauration ou des activités simples dans les secteurs de l’artisanat ou des soins. Les supports pédagogiques pour l’utilisation de Winterfest dans les cours qui, en plus de nombreuses autres explications, sont fournis avec le jeu ont pour but d’aider le passage vers le monde du travail de notre époque.

Au bistrot
Source: DVV


Winterfest suit un principe visant à ne pas punir ni frustrer le joueur. Le degré de difficulté des minijeux est variable et s’adapte de façon inaperçue aux capacités de chacun: en fonction du nombre de fois où un joueur donne sa langue au chat lors d’un minijeu, les exigences que lui posera le jeu suivant seront plus ou moins élevées.

Les jeux dans le jeu plaisent parce qu’ils ne sont pas faits pour des enfants. Chaque interaction est adaptée aux adultes du point de vue graphique, linguistique et des contenus. C’est par là que Winterfest se démarque des logiciels éducatifs plus anciens s’adressant à des analphabètes fonctionnels adultes mais reposant sur la pédagogie de l’enseignement primaire.

Primé – au-delà des frontières?

Grâce au soutien du ministère de l’Éducation et de la Recherche, Winterfest est disponible gratuitement en Allemagne. L’année de sa conception, des milliers d’apprenants et d’établissements d’enseignement l’ont déjà demandé. Les trois années de collaboration intense entre la Confédération allemande pour l’éducation des adultes (l’organisme de coordination du plus grand prestataire de services d’apprentissage tout au long de la vie en Allemagne), l’association des universités populaires du Mecklembourg-Poméranie occidentale, de l’Institut Fraunhofer, l’Institut allemand pour l’éducation des adultes et le producteur de jeux Daedalic ont par conséquent valu la peine.

Winterfest est-il aussi universellement utilisable? Pour les auteurs, la réponse n’est pas simple. Son charme particulier réside justement dans sa perspective postindustrielle et dans sa distanciation ludique de la réalité grâce au bond qu’il fait dans un monde préindustriel. Cette démarche fonctionne principalement là où la société de l’information s’est déjà imposée. Différents éléments sont toutefois sans doute universellement transposables, en particulier les minijeux: avec un peu d’inventivité on peut certainement les modifier pour les adapter à un environnement où l’apprentissage assisté par ordinateur n’est pas possible. «Quand nous avons projeté de concevoir Winterfest, nous pensions d’abord simplement à des formes de jeu simples et intemporelles, et n’avions pas du tout en tête l’apprentissage virtuel», explique Barbara Cramm. «C’est là-dessus que se basent les minijeux, et il est également possibles de les ramener de nouveau à cela.»


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