Sue Upton

Les nombreuses expériences positives réalisées avec la méthode Reflect dans le cadre de projets socio-éducatifs en Afrique de l’Ouest ont donné l’idée d’inviter des spécialistes ouest-africains à partager leurs connaissances avec des collègues du Maroc, un pays très différent des points de vue social et culturel. Sue Upton, coordinatrice du réseau ouest-africain Pamoja qui regroupe des organisations de la société civile, explique comment ils s’y sont pris. Son article s’accompagne de quelques réactions marocaines qui résument les points forts et les faiblesses de cette tentative d’introduire dans le contexte marocain une méthode qui a fait ses preuves dans d’autres pays.

La coopération Sud-Sud introduit Reflect au Maroc


Reflect
est une approche du développement communautaire et du changement social qui permet aux groupes marginalisés de comprendre la dynamique des pouvoirs qui affectent leurs vies et d’influer sur elle en s’appuyant sur ce qu’ils savent, en s’alphabétisant et en acquérant des compétences en communication. La méthode Reflect s’inspire d’idées associant les concepts d’éducation des adultes de Paolo Freire, des outils d’outils d’évaluation rurale participative (ERP) et une analyse en fonction des sexes. Sue Upton est la coordinatrice de Pamoja Afrique de l’Ouest.

Le point de vue de Pamoja Afrique de l’Ouest

L’approche Reflect et son évolution en Afrique de l’Ouest

L’approche Reflect (www.reflect-action.org ) a été introduite en Afrique de l’Ouest par ActionAid à la fin des années quatre-vingt-dix et disséminée à l’origine avec le soutien d’un coordinateur au Ghana pour les pays anglophones et d’un coor- dinateur au Mali pour les pays francophones. Le soutien à la Guinée Bissau, seul pays lusophone de la sous-région, a été piloté depuis le Sénégal et la Gambie. Les praticiens de Reflect ouest-africains ont réseauté et se sont régulièrement rencontrés depuis 2000, et en 2006, l’ONG malienne Jeunesse et développement a été chargée de la coordination de ces activités. Le réseau a démarré sous la forme d’une organisation informelle de réseaux de praticiens de Reflect, mais en 2009, il a officiellement été enregistré au Mali sous le nom de Pamoja Afrique de l’Ouest (www.pamoja-west-africa.org). Il permet aux réseaux nationaux membres de présenter des expériences, innovations et ressources, et, plus récemment, des projets de plaidoyer.

Pamoja 1 Afrique l’Ouest se compose actuellement de douze réseaux nationaux de praticiens Reflect (les Pamoja nationaux) des pays suivants: Bénin, Burkina Faso, Gambie, Ghana, Guinée Bissau, Guinée Conakry, Libéria, Mali, Nigeria, Sierra Leone, Sénégal et Togo. Il fait partie de Pamoja, le réseau Reflect africain, qui regroupe des praticiens Reflect de toute la région.

Les agents de développement et les communautés ont favorablement accueilli l’approche Reflect, car elle fournit aux populations marginalisées un cadre leur permettant d’analyser des questions pertinentes pour elles et de mettre en œuvre et d’influencer des changements pour améliorer leurs vies. Elle donne aux participants les moyens de s’alphabétiser en s’appuyant sur leurs discussions et analyses concernant des questions importantes pour eux et en se servant de compétences nouvellement acquises pour provoquer des changements. Elle assure que les personnes directement concernées par des projets de développement reposant sur leurs besoins se les approprient bien, donnant ainsi les moyens à des individus et à des groupes d’atteindre leurs objectifs.

On entend par alphabétisation le processus continu d’apprentissage et d’utilisat ion de la lecture, de l’écriture et du calcul associé à la compréhension critique de l’environnement politique, social, économique et culturel contribuant au développement personnel, collectif et communautaire.

La plupart des services d’éducation non formelle (ENF) en Afrique de l’Ouest investissent leurs ressources dans des méthodes d’alphabétisation plus traditionnelles et, même quand les ministères responsables sont convaincus du besoin

d’innovation, d’une approche participative et d’une notion large de l’alphabétisation, les politiques et pratiques nationales mettent du temps à suivre. Toutefois, la participation et l’engagement des services de l’État sont essentiels pour que Reflect et des approches participatives similaires deviennent largement disponibles. Les agences gouvernementales doivent pouvoir fournir des formations, des suivis et des évaluations appropriés pour que les cercles Reflect (les groupes d’apprentissage et d’action) puissent fonctionner efficacement et que leurs accomplissements puissent être utilement incorporés dans les données nationales.

La mission de Pamoja Afrique de l’Ouest consiste à promouvoir et faciliter l’accès à un apprentissage de qualité tout au long de la vie pour les adultes et les jeunes de façon à contribuer à un développement équitable et durable en Afrique de l’Ouest. L’un de ses cinq objectifs est d’encourager l’emploi de l’approche Reflect et l’apprentissage partagé des bonnes pratiques. Pour atteindre cet objectif, le réseau offre, entre autres, des ressources techniques comme des contacts pour les formateurs, des résumés des formations et autres matériels d’introduction pour soutenir de nouveaux projets Reflect.

Les principes que les éducateurs d’adultes devraient connaître

Les premiers temps après l’introduction de Reflect en Afrique de l’Ouest, un stage de formation des formateurs était généralement organisé comme première activité dans chaque nouveau pays. Cependant, l’expérience nous a enseigné qu’il était plus rentable de fournir d’abord des informations sur l’approche aux décideurs à l’échelle du pays et des agences, et de former les praticiens ensuite. Par conséquent, un stage d’orientation d’un ou deux jours a été mis en place pour le personnel des ministères et des pouvoirs publics locaux, les directeurs d’ONG et autres décideurs, dans le but de créer un environnement propice à de nouveaux projets Reflect.

Pamoja Afrique de l’Ouest a facilité la coopération Sud-Sud pour soutenir la dissémination de Reflect dans toute l’Afrique de l’Ouest et a proposé des formations Reflect dans des pays francophones éloignés comme Haïti. Le réseau offre un cadre à la société civile pour entreprendre des processus nationaux et internationaux de consultation sur l’éducation non formelle et donne des possibilités de partager des innovations et expériences au sein et entre des pays. En 2011, les pays membres ont fait le relevé de leurs meilleures pratiques Reflect qui ont fait l’objet d’un débat et d’une analyse lors d’un atelier en Sierra Leone. Cette opération a révélé tout un ensemble d’innovations excitantes et inspiré la rédaction d’un ouvrage pour rendre ces accomplissements plus visibles et plus largement accessibles. Autre exemple de coopération Sud-Sud: l’école linguistique d’été organisée en 2009 et à l’occasion de laquelle Pamoja Gambie a proposé des cours d’anglais aux praticiens Reflect des pays francophones. Les participants ont été hébergés sur place par des familles. Les cours, articulés sur la méthode Reflect, se déroulaient en anglais, et la grammaire et le vocabulaire étaient enseignés en fonction des besoins. La coopération entre les réseaux nationaux est facteur de soutien et de solidarité, et permet d’entreprendre des actions de plaidoyer plus puissantes pour aborder des thèmes communs. Organisées par Pamoja Afrique de l’Ouest et animées par les Pamoja nationaux, les analyses des politiques d’éducation non formelle ont réuni les gouvernements, la société civile et des spécialistes universitaires dans les pays membres, et leurs résultats ont été utilisés pour renseigner des projets de plaidoyer.

Grâce à son expérience de la coordination de réseaux nationaux de praticiens Reflect et de la facilitation de la coopération entre pays ouest-africains pour promouvoir l’alphabétisation et l’éducation non formelle, Pamoja Afrique de l’Ouest est bien placé pour répondre à une demande de soutien de l’introduction de Reflect au Maroc. Cette demande vient de l’antenne marocaine de DVV International, du fait de l’appui accordé justement par DVV International depuis 2003 à Reflect en Afrique de l’Ouest et de l’expérience acquise en la matière.

Les conditions pour faciliter l’apprentissage des adultes

Introduire Reflect au Maroc

Depuis le début de la diffusion de Reflect, les informations et formations en la matière au Maroc ont ciblé l’éventail complet des acteurs du gouvernement et de la société civile qui se consacrent au développement de l’alphabétisation, à savoir le ministère de l’Éducation (direction de la lutte contre l’analphabétisme), les académies régionales d’éducation et de formation, les offices provinciaux et les associations idoines. Au Maroc, l’alphabétisation est coordonnée et dans une grande mesure financée par le gouvernement, et mise en œuvre par des associations locales.

Pour introduire Reflect, DVV International a demandé l’agrément et le soutien du ministère de l’Éducation. Ainsi, un atelier d’orientation a été organisé pour expliquer les aspects essentiels de l’approche des décideurs de haut niveau. Tenu en 2008, il a été animé par Mahamadou Cheick Diarra, un formateur Reflect du Mali, fort de plusieurs années d’expérience.

Cercle Reflect au Maroc

Cercle Reflect au Maroc, Source: DVV International

L’atelier d’orientation a soulevé l’intérêt de ses participants, et, en 2009, le premier stage Reflect de formation des formateurs au Maroc a été organisé à Rabat. En outre, cinq Marocains se sont aussi rendus au Bénin, à Cotonou, pour participer à un stage subrégional de formation des formateurs. Ces deux stages ont été animés par Mahamadou Cheick Diarra. La même année, deux autres stages de formation des formateurs se sont déroulés à Marrakech et Tanger sous la houlette respective de Sue Upton, coordinatrice de Pamoja Afrique l’Ouest, et de Mamadou Tiori Diarra, un praticien Reflect expérimenté du Mali. Après chaque stage, DVV International a signé un accord avec un certain nombre d’associations pour permettre de soutenir les cercles Reflect pilotes de sorte que fin 2009 ces derniers sont devenus opérationnels dans trois régions administratives du Maroc. Conformément à la stratégie d’expérimentation de Reflect dans différentes régions du pays, Sue Upton a animé en 2010 un autre stage de formation des formateurs à Oujda, tandis que Mahamadou Cheick Diarra a dirigé celui organisé en 2011 à Errachidia. Ces formations, accompagnées par l’appui financier et technique de DVV International, ont permis de créer des cercles Reflect pilotes dans cinq régions administratives du Maroc. Ils ont été mis en place par des associations locales et soutenus par les autorités locales et nationales de l’éducation. Elles ont aussi permis de former des formateurs Reflect indigènes qui ont organisé tout un ensemble de stages de suivi pour les nouveaux et les anciens praticiens.

En 2011, des praticiens Reflect marocains des cinq régions ont participé à un stage animé par Sue Upton à Oujda et conçu le cadre d’évaluation Reflect intitulé Compter les graines du changement. Développé en 2009 dans le cadre d’un processus participatif auquel ont pris part des praticiens Reflect du monde entier, il offre plus de quatre-vingts outils susceptibles d’être adaptés au suivi et à l’évaluation de Reflect et d’autres approches participatives de ce type. Le stage d’Oujda a aussi donné l’occasion à ses participants de mettre en route la mise sur pied d’un réseau marocain de praticiens Reflect. Après en avoir discuté, ils ont décidé la création de cinq réseaux régionaux qui travailleront ensemble pour concevoir un réseau national devant être mis en place en 2012.

Calendrier des activités

Sommaire des stages Reflect organisés au Maroc et animés par des formateurs Reflect du Mali et la participation des Marocains aux activités de Pamoja Afrique de l’Ouest.

Date, Lieu, Activité, Description

Les Marocains participant aux activités Reflect en Afrique de l’Ouest

Depuis 2008, des praticiens Reflect marocains ont été conviés à participer à tout un ensemble d’activités de Pamoja Afrique de l’Ouest, et les fonds alloués par DVV International leur ont permis de le faire. En 2009, Noura Talebi a pris part au programme de Pamoja Afrique de l’Ouest composé d’ateliers, de visites et de discussions avec des communautés, des responsables locaux de l’éducation et des ONG en Guinée, au Mali et au Sénégal. Des praticiens Reflect du Bénin, du Burkina Faso, de Guinée, du Maroc, du Sénégal et du Togo se sont joints à des collègues maliens à Bamako dans le cadre d’un atelier de deux jours pour définir des cibles et objectifs communs, et se répartir en deux groupes. Un groupe, hébergé par les Pamoja nationaux, s’est rendu en minibus dans des communautés du Mali et de Guinée où la méthode Reflect est utilisée, tandis que l’autre a rendu visite à des communautés du Mali et du Sénégal. De retour à Bamako, ils ont raconté ce qu’ils ont vu et appris.

En 2010, deux praticiens Reflect du Maroc ont été invités à l’assemblée générale annuelle de Pamoja Afrique de l’Ouest qui s’est déroulée en Gambie. Cela a permis à Sameh Derouich et Fouzia Ezzaoudi de rencontrer des collègues de toute l’Afrique de l’Ouest et de découvrir comment le réseau fonctionne et dans quelle mesure ils peuvent s’appuyer sur lui dans le contexte marocain. Durant l’assemblée, ils ont présenté l’expérience Reflect au Maroc à l’occasion de la session de présentation des rapports, ont assisté à l’élection des membres du conseil d’administration et participé à l’élaboration du plan stratégique 2011-2015.

En 2011, Abdelaziz Filali Sadouk et Yamina Rafie ont participé à l’atelier sierraléonais de Pamoja Afrique de l’Ouest sur les meilleures pratiques. Cette rencontre a révélé une abondance de passionnants projets Reflect locaux réalisés dans toute la sous-région, tandis que des visites sur place ont permis aux participants de découvrir par eux-mêmes un certain nombre de ces meilleures pratiques et d’en savoir plus sur le monde rural en Sierra Leone.

Différences et similarités entre l’expérience Reflect au Maroc et en Afrique de l’Ouest

Contexte

Les environnements politiques, sociaux, économiques et culturels du Maroc et d’Afrique de l’Ouest sont très différents. Le Maroc est considérablement plus développé en termes d’infrastructures et de services, et le gouvernement influence et contrôle davantage la vie quotidienne dans le pays, y compris les prestations de services d’alphabétisation. Cela signifie qu’une fois que le ministère de l’Éducation a eu décidé d’expérimenter Reflect, les responsables de l’éducation aux niveaux régional et provincial se sont volontiers mis à disposition pour soutenir cette initiative. Ceci a également assuré dès le début la participation des responsables nationaux de l’éducation à ce projet qui n’aurait pas été faisable sans leur appui et leur coopération. Le désavantage: les formations pour les formateurs normalement étalées sur un minimum de douze à quatorze jours ont dû être comprimées en dix jours pour être adaptées à l’emploi du temps très chargé des fonctionnaires gouvernementaux.

Langue

Le Maroc est un des rares pays arabophones qui emploient actuellement Reflect (les autres étant le Soudan et l’Égypte) et, par conséquent, les Marocains ont dû adapter les techniques Reflect d’apprentissage de la lecture et de l’écriture à l’écriture arabe. Les formateurs du Mali avaient recours au français pour communiquer, ce qui était assez pratique pour enseigner les concepts essentiels, mais pas idéal dans la mesure où les participants étaient plus à l’aise avec l’arabe.

Genre

Les expériences Reflect respectivement menées au Maroc et en Afrique de l’Ouest présentent des différences et similarités quant aux rôles des hommes et des femmes. Au Maroc, les personnels gouvernementaux qui ont jusqu’à présent participé à des ateliers Reflect étaient tous des hommes, comme c’est le cas de la plupart des représentants d’associations, alors que les cercles sont presque exclusivement animés par des facilitatrices, le pays ne comptant en effet qu’un seul facilitateur. En Afrique de l’Ouest, les facilitateurs sont majoritairement des hommes, et ce sont aussi les hommes qui prédominent dans les stages, sauf quand les organisations exigent spécifiquement l’envoi d’un homme et d’une femme, comme dans le cas de nombreuses manifestations Reflect. Au Maroc tous les cercles pilotes Reflect sauf un se composent uniquement de femmes. L’exception est un cercle de fermiers exclusivement composé d’hommes. En Afrique de l’Ouest, alors qu’il existe quelques cercles de femmes, beaucoup sont mixtes et peu, s’il y en a, exclusivement masculins. Quand on les a interrogés, plusieurs Marocains pensaient qu’il serait difficile d’avoir des cercles Reflect mixtes en raison des restrictions sociales liées au sexe et des différents intérêts des deux groupes.

Les facilitateurs des cercles Reflect

Il existe une différence importante entre les niveaux d’instruction des facilitateurs des cercles en Afrique de l’Ouest et au Maroc. Dans les communautés rurales d’Afrique de l’Ouest, les facilitateurs ont rarement accès à l’éducation au-delà du niveau primaire, tandis qu’au Maroc, les facilitateurs ont suivi des études secondaires, voire supérieures. Ceci a sans aucun doute aidé les facilitateurs marocains à s’adapter à l’approche Reflect et à élaborer des modules d’apprentissage correspondant aux différentes réalités chez eux. Cela peut aussi vouloir dire qu’ils ont moins besoin de visites de supervision et d’assistance, ce qui ne signifie pas que de telles visites ne sont plus nécessaires ou qu’il ne faut pas qu’ils se réunissent régulièrement pour parler des progrès réalisés.

Thèmes et objectifs

La plupart des cercles Reflect marocains semblent travailler initialement au développement des compétences et expériences comme prélude à une action collective pour le changement. Beaucoup ont trouvé stimulant de mettre en place des points d’action qui sont ressortis de leurs analyses et discussions, principalement en raison du manque de ressources, un aspect qui mérite considération de la part des associations et des autorités locales concernées. Comme en Afrique de l’Ouest, l’amélioration de la situation économique est importante et certains cercles Reflect marocains aspirent à mettre sur pied des coopératives de différentes sortes. Le cercle masculin a déjà pris de l’avance et créé la coopérative Elfidha pour transformer et commercialiser le lait des vaches de ses participants, avec un financement de l’association de soutien. Réunir une documentation au sujet de cette expérience et la partager par le biais du réseau Reflect pourrait servir d’inspiration à d’autres cercles et les aider.

Cercle Reflect au Maroc

Cercle Reflect au Maroc, Source: DVV International

Autre différence entre Reflect au Maroc et en Afrique de l’Ouest: la mesure dans laquelle la religion joue un rôle. Dans certains pays ouest-africains, les réunions commencent traditionnellement par des prières musulmanes et/ou chrétiennes, alors que ce préambule n’existe pas dans d’autres. Au Maroc, les participants ont veillé à ce que l’Islam soit intégré dans les contenus de leurs cercles Reflect. Des récits de la vie du Prophète sont analysés et font l’objet de discussions du fait de leur importance dans le quotidien des participants, ce qui fait que des questions éthiques comme le pardon peuvent être abordées hors de la mosquée et entrer dans les attributions de Reflect. Forts d’une plus longue expérience, les praticiens Reflect d’Afrique de l’Ouest ont réalisé l’importance non seulement de l’action collective pour générer des bénéfices collectifs, mais aussi du plaidoyer pour améliorer l’accès aux droits élémentaires et à des services de qualité, notamment d’alphabétisation et de formation. L’action de la société civile pour le changement est un concept qui se développe rapidement dans le monde arabe, et il reste à voir dans quelle mesure les nouveaux praticiens Reflect du Maroc mettront sur pied des projets de plaidoyer pour élargir les possibilités qui leur sont ouvertes. Ceci est particulièrement important pour les femmes étant donné qu’au Maroc les praticiens Reflect sont majoritairement des femmes, mais que ces dernières ont beaucoup moins accès au pouvoir et aux ressources que leurs parents, collègues et amis de sexe masculin.

Quelques résultats inattendus

En plus d’encourager l’utilisation de Reflect dans une zone géographique plus vaste, le tout à un coût modéré, cette expérience de coopération Sud-Sud a servi à remettre en question des idées préconçues et à élargir les horizons de maintes manières.

En arrivant au Maroc , les formateurs Reflect du Mali ont été surpris qu’on les considère comme «venus d’Afrique», étant donné qu’ils pensaient que le Maroc appartenait à l’Afrique. Les Marocains voient les choses différemment, et pour eux, l’Afrique subsaharienne est loin, différente, voire dangereuse. Ils n’étaient pas accoutumés à ce qu’une approche efficace et intéressante de l’apprentissage soit apportée d’Afrique au Maroc par des Africains. Cette nouvelle vision a été renforcée par le voyage des Marocains en Afrique de l’Ouest. Certes, l’environnement y est différent, mais ils se sont aperçu que bien des thèmes et sentiments des gens sont les mêmes là-bas que chez eux.

Pour l’une des praticiennes Reflect marocaines, le voyage en Sierra Leone n’était pas juste un simple atelier de plus. C’était la première fois qu’elle quittait le Maroc et c’était aussi son baptême de l’air. Après plusieurs jours en Sierra Leone, elle s’est exclamée avec surprise: «Ce n’est pas dangereux ici!», et elle a expliqué que sa famille et sa communauté s’inquiétaient pour elle à cause de ce voyage, car ils croyaient la Sierra Leone infestée d’animaux sauvages et sujette à des évènements imprévisibles.

Les possibilités pour l’avenir

On espère que les résultats d’une évaluation des cercles Reflect pilotes au Maroc conduisent le ministère de l’Éducation à adopter et financer cette approche à plus vaste échelle. Toutefois, au Maroc comme dans la plupart des pays ouest-africains, il reste encore à développer des manières appropriées d’intégrer dans les données nationales ce que les participants aux cercles Reflect ont réussi à accomplir grâce à l’alphabétisation. Évaluer Reflect exige que l’on se concentre sur la façon dont les participants utilisent l’alphabétisation pour améliorer leurs vies en même temps que sur l’option facultative de passer des examens et d’obtenir des diplômes. Le choix qui consiste à passer un examen doit appartenir entièrement à la personne fraîchement alphabétisée, et un tel examen doit non seulement servir à recueillir des informations statistiques, mais aussi à délivrer par le biais des ministères de l’Éducation des diplômes reconnus par l’État.

Il existe des possibilités de partager des expériences liées à des aspects de la dimension du genre. Bien que leurs situations soient différentes, les femmes sont marginalisées tant au Maroc qu’en Afrique de l’Ouest, et elles conçoivent et prennent part à des stratégies pour élargir leurs horizons. Les femmes des communautés rurales ouest-africaines participent de plus en plus aux prises de décisions, et beaucoup d’hommes voient cela d’un bon œil, de même qu’ils sont agréablement surpris de découvrir que les femmes sont capables de bien davantage que ce qu’ils imaginaient. Au Maroc, les femmes mènent traditionnellement une existence bien séparée de celle des hommes. L’une des facilitatrices a expliqué comment son cercle Reflect avait omis de faire figurer une rue sur le plan de la ville qu’il avait réalisé. Il est apparu que cette rue comptait de nombreux cafés fréquentés par des hommes et qu’aucune d’elles n’y avait jamais mis les pieds. Les excursions organisées dans le cadre des activités du cercle Reflect permettent aux femmes de visiter des parcs, des musées et autres places publiques, ce qui leur ouvre l’accès à de nouvelles idées, à de nouvelles informations et à une interaction sociale accrue.

Nombre de praticiens Reflect marocains aimeraient voir la création d’un réseau Reflect nord-africain composé de praticiens Reflect d’autres pays arabes. Ils ont des idées sur la manière de disséminer l’approche dans les pays voisins, et une coopération Sud-Sud pourrait constituer pour cela un modèle viable en raison notamment de la langue arabe commune à tous ces pays ainsi que d’autres similarités sociales et culturelles. Il y a aussi la possibilité de recevoir la visite de davantage de praticiens Reflect ouest-africains au Maroc pour établir un apprentissage partagé constant et que les réalités nord-africaines puissent être mieux comprises. Ceci pourrait être particulièrement utile du fait que beaucoup de jeunes Ouest-Africains empruntent la route du Maroc pour arriver en Europe avec, parfois, des notions irréalistes de ce que ceci comporte ou sans savoir comment minimiser les risques d’une telle entreprise. Le défi probablement le plus extraordinaire qui se pose aux participants des cercles Reflect, aux facilitateurs Reflect et aux associations de soutien au Maroc consiste à développer l’utilisation des compétences fraîchement acquises au moyen de l’alphabétisation afin de promouvoir la mise en œuvre d’actions et de plaidoyers pour le changement. Au centre de cette démarche, Reflect est un processus politique qui peut avoir une part considérable dans la vie des individus et contribuer sensiblement au développement pacifique d’une société civile vivante. L’avenir nous dira comment les praticiens Reflect au Maroc vont choisir d’interpréter ceci et comment ils vont progresser pour élargir les espaces démocratiques ouverts à la participation citoyenne.

Partager l’expérience de Pamoja Afrique de l’Ouest a permis aux praticiens Reflect marocains de constater par eux-mêmes les avantages d’un réseau et de comprendre pourquoi celui-ci est un élément essentiel de l’approche Reflect. En même temps que les cinq cercles Reflect récemment créés dans des régions du Maroc ne cessent de prendre de l’ampleur, ils ont le potentiel de créer un réseau national vivant qui continuera à travailler avec des praticiens Reflect d’Afrique de l’Ouest et d’ailleurs.

Évaluation de l’expérience du point de vue marocain

 

Cercle Reflect au Maroc, Source: DVV International

Cercle Reflect au Maroc

Notes

1 Pamoja signifie «ensemble» en kiswahili.

 

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