Nishu Kaul / Priyanka Dale

La recherche participative déclenche des processus d’autonomisation au sein des populations les plus marginalisées de l’Inde, qui sont victimes de discriminations liées non seulement au genre et à la pauvreté, mais aussi au fait qu’elles appartiennent aux castes programmées, l’expression politiquement correcte pour désigner les populations autrefois qualifiées d’intouchables. Travailler avec ces femmes rompt le cercle vicieux du pouvoir monopolisé qui les excluait. La meilleure manière de vaincre et de changer cette situation consiste à «prendre conscience et connaissance de la réalité».

Stratégies participatives pour l’éducation des adultes et l’inclusion sociale


Sunita vit dans le village de Lehrada dans le district de Sonipat, situé dans l’État d’Haryana.
1 Elle travaille avec un réseau de femmes d’Haryana, appelé «Sanjha Kadam» et suit des études secondaires. Rétrospectivement, elle déclare avoir été une petite fille très timide qui se sentait gênée de parler aux gens. Elle se demandait intérieurement ce qui l’empêchait de s’ouvrir aux autres. Lors d’un entretien avec l’un des animateurs de la PRIA, voici ce qu’elle a dit: «Je n’étais pas sûre si ce que je disais était juste ou faux. Par conséquent, je préférais me taire.»

«Néanmoins, Sunita apprend avec enthousiasme et attend impatiemment de se retrouver dans des espaces d’apprentissage. Depuis qu’elle travaille avec Sanjha Kadam sur différents thèmes locaux concernant les femmes, pour mobiliser la communauté et comprendre ses besoins afin de travailler de façon plus cohérente a constamment été l’un des défis qui se sont posés à elle. C’est par le biais de différents programmes de la PRIA qu’elle a fini par intégrer le groupe d’apprentissage par l’action qui était occupé par des recherches participatives dans le but de mieux comprendre les sujets les concernant et de s’y consacrer en employant des outils participatifs comme des cartes sociales ou des arbres à problèmes, ou en organisant des discussions de groupe focalisées.

Lors d’une réunion de suivi, Sunita a constaté que participer aux travaux de recherche l’aidait à se débarrasser des hésitations qu’elle éprouvait en s’adressant à des autorités supérieures. La découverte des outils participatifs que nous venons de mentionner l’a engagée à recueillir des informations et à prendre part à des discussions avec des gens à différents niveaux: avec les écoliers et leurs parents, les responsables scolaires et le sarpanch.2 Ces interactions lui ont appris à poser des questions judicieuses et à développer sa propre opinion sur des thèmes relatifs aux castes programmées, et à étendre ses connaissances sur d’importants sujets tels ce que les gens conçoivent comme un point vulnérable au plan éducatif. Tout cela lui a donné de l’assurance, et elle s’engage aujourd’hui activement dans le domaine de la violence contre les femmes dans l’Haryana par le biais d’une association directe avec la PRIA.»

(Ce récit relate le cas de Sunita qui vit dans le district de Sonipat, situé dans l’État d’Haryana. Elle travaille avec «Sanjha Kadam», un réseau de femmes directement associé à la PRIA).

Contexte

Dans la société indienne, la stratification socioculturelle est ancrée dans la distinction des castes, des classes et des sexes. Malgré la promulgation de lois constitutionnelles pour empêcher l’étiquetage d’une personne ou d’une communauté en fonction de leur appartenance à une caste, peu de changements importants sont vraiment survenus au fil des ans. Les mesures de protection et de développement prises pour débarrasser les gens de leur identité stéréotypée d’intouchables se sont globalement heurtées à beaucoup de retenue de la part des membres des castes supérieures de la société. Nombre des efforts du gouvernement, des organisations de la société civile (OSC) et des activistes sociaux ont été orientés vers cette situation. Toutefois, les statistiques sur l’évolution globale des castes programmées, notamment au sujet de l’évolution spécifique et intersectorielle,3 révèlent que ces groupes sont toujours dans une situation caractérisée par la disparité de tous les indicateurs de développement humain.

La situation est encore plus dure pour les femmes et les filles des castes programmées4 du fait de leur double vulnérabilité, à savoir d’une part en tant que femmes et d’autre part du fait qu’elles appartiennent à la communauté la plus marginalisée dans la structure sociétale. La vulnérabilité des femmes appartenant aux castes programmées les afflige triplement si elles sont pauvres de surcroît. Cinquante pour cent de ces femmes dans les zones rurales et cinquante-six pour cent d’entre elles dans les zones urbaines vivent en dessous du seuil de pauvreté. Elles n’ont que peu de possibilités de trouver du travail, et à moins de prendre un emploi d’ouvrière agricole où elles seront exploitées et soumises à un régime de servitude, la discrimination des castes contraint les moins instruites et les illettrées parmi elles à accepter des travaux dégradants comme aller faire le tri manuel des ordures dans les décharges ou vider à la main des toilettes sèches.

Cours d’alphabétisation avec des femmes de la caste programmée

Cours d’alphabétisation avec des femmes de la caste programmée, Source: Nishu Kaul

La discrimination quotidienne des femmes appartenant aux castes programmées se caractérise en outre par une violence mentale, émotionnelle et physique, et soulève le besoin de donner à ces jeunes femmes les moyens d’accéder aux possibilités disponibles pour les protéger. Une manière efficace de le faire consiste à pousser la jeune génération des castes programmées dans un processus d’autoréflexion sur les questions liées à ces castes et sur leurs besoins. Ce processus nécessite de faire comprendre aux agents du changement les problèmes de ces femmes en leur donnant elles-mêmes la parole et en les aidant à analyser la situation d’un œil critique pour développer une compréhension globale de la question. Pour que les voix de ces gens puissent être entendues, il faut largement les intégrer de manière participative.

Pour réaliser cette vision, le projet de la PRIA a eu recours à la recherche participative en tant qu’outil pour que les jeunes femmes appartenant aux castes programmées prennent part plus rapidement au processus de transformation sociale, notamment dans le contexte de la discrimination des femmes et des castes. Ce projet était une initiative conjointe de la PRIA et du centre d’études du Dr Ambedkarm,5 de l’université de Kurukshetra dans l’Haryana, où l’on avait demandé à douze femmes appartenant aux castes programmées de participer à des activités de recherche et de planification politique de façon à ce qu’elles puissent jouer un rôle plus important au niveau local. Non seulement ce projet a aidé les femmes à acquérir elles-mêmes des connaissances concernant les pratiques de discrimination sociale existantes, mais il les a aussi motivées à s’attaquer à certaines de ces pratiques. Les organismes universitaires participant à ces activités ont trouvé plus intéressant d’aborder des questions qui influeraient sur le dialogue politique et les résultats du projet, notamment au sein de la communauté des castes programmées.

La recherche participative, un instrument de transformation sociale

Le savoir a de tous temps été une source majeure de pouvoir et de contrôle. Il a agi comme facteur de renforcement pour diviser la société en «nantis» et «démunis», ou entre puissants et impuissants. Le monopole du savoir6 a été accordé en tant que motif d’assujettissement perpétuel des pauvres tandis que la production de savoir, sa certification et sa diffusion sont contrôlés par des élites intellectuelles. La lutte pour briser ce monopole exige de nouveaux outils remettant en question le mythe du contrôle des élites sur la production et l’utilisation du savoir.

Les stratégies participatives de transformation sociale ont mis en avant la participation des gens eux-mêmes aux activités destinées à produire la répartition désirée du pouvoir. La recherche participative est une méthode d’enquête, d’apprentissage et de transformation dans laquelle on considère que prendre conscience et connaissance de la réalité est un acte qui change cette réalité. Cet exercice fait ainsi participer la communauté au projet de recherche tout entier, de la formulation du problème et de l’interprétation des résultats des recherches à la planification d’une action correctrice s’appuyant sur eux.

Faire participer des jeunes femmes des castes programmées à la transformation sociale par la recherche participative autour dans le cadre du projet

Le projet a démarré avec une formation à l’évaluation des besoins, organisée dans cinq districts de l’Haryana, principalement pour comprendre la façon dont les jeunes femmes des castes programmées perçoivent les défis qui se posent à elles aux plans individuel et institutionnel lorsqu’elles veulent accéder aux systèmes et bénéfices qui leurs sont destinés. Les enseignements de cette évaluation ont été utilisés pour mettre au point un module de formation de trois jours de cours intensifs. Trente jeunes femmes des castes programmées qui avaient collectivement identifié l’éducation comme l’un des instruments primordiaux de leur développement personnel ont suivi ce stage. Durant celui-ci, elles ont eu l’impression que du fait de la discrimination des castes et des classes, les filles des castes programmées se retrouvent exclues des processus éducatifs. Le stage de formation a aidé à identifier douze jeunes femmes souhaitant continuer d’étudier les causes de l’exclusion de l’éducation dans leurs régions. La PRIA et l’université les ont soutenues dans leurs efforts. Ces douze jeunes femmes, âgées de 18 à 30 ans et issues de cinq districts de l’Haryana (Sonipat, Ambala, Sirsa, Fatehabad et Kurukshetra) ont participé au projet tout entier. La plupart d’entre elles étudient dans des écoles supérieures et des universités, et les autres travaillent dans des organisations communautaires.

Approche et méthodologie

Ces jeunes femmes ont choisi d’étudier les points vulnérables au plan éducatif des enfants appartenant aux castes programmées dans cinq districts de l’Haryana. Elles ont intitulé leur projet de recherche: Primary Education and Dalit Children: Status in Five Districts of Haryana (Éducation primaire et enfants dalits: situation dans cinq districts de l’Haryana).

Dans chaque district, les chercheuses (issues des castes programmées) ont choisi cinq villages en se basant sur des critères qui étaient entre autres les suivants: population appartenant aux castes programmées, villages dirigés par des membres des castes programmées, proximité d’un établissement d’enseignement secondaire, disponibilité d’écoles publiques, etc. Une fois les villages choisis, des groupes de personnes interrogées composés d’enfants issus et non issus des castes programmées, des parents d’enfants issus des castes programmées, des responsables scolaires et des chefs de villages des cinq villages choisis ont été identifiés.

Méthodes de collecte des informations

Les chercheuses ont eu recours à des méthodes participatives tant au plan des recherches quantitatives que qualitatives. Des méthodes traditionnelles et nouvelles ont été associées pour obtenir des informations utiles et opportunes le plus efficacement possible. Elles ont participé à des discussions qualitatives avec la communauté, ce qui les a aidées à dialoguer avec des gens de part et d’autre de la chaîne du développement (avec les agents et les bénéficiaires du développement). Ceci leur a permis de développer des techniques d’analyse et de vivre des situations plus consciemment. Ces jeunes chercheuses en puissance ont été familiarisées à des outils de collecte d’informations comme les discussions de groupe focalisées, les arbres à problèmes, les plans d’interviews ou la façon d’étayer des études de cas.

Les stades de recherche

Avant d’entreprendre les recherches avec les femmes, il était nécessaire de faire comprendre à tout le monde les objectifs de ce travail de recherche et comment utiliser ses résultats. Pour cela, un atelier a d’abord été organisé pour travailler conjointement à l’élaboration du projet de recherche et préparer les outils de collecte d’informations.

a) Élaborer le projet de recherche

Les informations de base pour cerner les questions sur lesquelles la recherche devait porter ont été tirées de l’étude réalisée plus tôt par la PRIA dans cinq districts dans le but d’identifier les défis personnels et institutionnels rencontrés en cherchant à accéder aux ressources éducatives offertes par le gouvernement de l’Haryana. Une fois la trame du projet élaborée pour mener les recherches, un plan d’action détaillé a été mis au point pour fixer des délais à chaque activité. Ça a été le moment pour les chercheuses de préparer un ensemble d’outils de collecte d’informations sur le terrain. Les jeunes femmes ont reçu des conseils pour s’orienter avec ces outils.

Étape n° 1: cartographie sociale
Pour parler des sujets liés aux castes, les gens doivent faire confiance aux personnes effectuant les recherches et à l’organisation à laquelle ils sont associés. Dans certains des villages choisis, les femmes ont dû d’abord fournir des efforts pour établir des rapports avec les villageois. La carte sociale/des ressources a été utilisée comme instrument d’interaction formelle et informelle avec les villageois dans des domaines couvrant des aspects sociaux, économiques, culturels et politiques des populations de ces villages.

Étape n° 2: analyse de la carte sociale
Une fois la carte sociale réalisée, elle a été analysée en se basant sur les lieux d’implantation des groupes de castes programmées, la disponibilité et l’accessibilité des ressources, et le nombre d’écoles existantes. Les résultats de cette analyse ont été présentés aux villageois non seulement pour qu’ils valident les informations recueillies, mais aussi pour les aider à comprendre leur environnement immédiat.

Cours d’alphabétisation

Cours d’alphabétisation, Source: Nishu Kaul

Étape n° 3: discussions de groupe focalisées
Après avoir informé le sarpanch7 et les personnes concernées au sujet des discussions focalisées et de leur objectif, des discussions de groupe focalisées ont été organisées dans les logements de personnes appartenant aux castes programmées. Elles avaient pour but d’aborder les droits des castes programmées et leur violation du point de vue de la vulnérabilité éducative des enfants issus de ces castes. Les chercheuses se sont chargées d’animer les discussions après avoir pris connaissance de tous les instruments de recherche.

Étape n° 4: construction et analyse des arbres à problèmes
Après les discussions de groupe focalisées, il a été demandé aux participantes de se mettre par deux (si le groupe était plus grand) et de s’entretenir des trois principaux problèmes liés à la vulnérabilité éducative des enfants appartenant aux castes programmées. La plupart des problèmes identifiés étaient liés à des facteurs socio-économiques affectant le bien-être de la communauté. Les problèmes relatifs à l’attitude des parents, aux fonctionnaires gouvernementaux et aux représentants élus ont aussi été classés prioritairement dans certains endroits. Parmi les trois problèmes classés prioritairement, chaque groupe devait choisir celui affectant sa vie le plus crucialement et qu’il souhaitait aborder immédiatement. Des arbres à problèmes ont été réalisés en s’appuyant sur le problème identifié et sur sa relation de cause à effet.

Étape n° 5: collecte d’informations dans les écoles
Les chercheuses ont choisi les écoles identifiées dans les villages en donnant la préférence aux lycées. Dans les cas où les villages en étaient dépourvus, leur choix s’est porté sur les collèges. Les jeunes femmes ont approché principalement les directeurs des établissements en les renseignant sur le projet conjoint de la PRIA et de l’université de Kurukshetra. La collecte des informations dans les écoles a été structurée au fil des étapes suivantes.

Étape n° 6: plans d’interviews
Des plans d’interviews dans les catégories suivantes ont aussi servi à recueillir des informations:

     

  1. Enfants en rupture de scolarité, appartenant aux castes programmées: à partir des rencontres initiales dans les villages, quatre enfants en rupture de scolarité et appartenant aux castes programmées ont été identifiés et interrogés sur les raisons qui les poussent à poursuivre leurs études et sur les défis qu’ils rencontrent. Ces questions, parmi d’autres, faisaient partie du plan d’interview conçu auparavant.
  2. Parents des enfants en rupture de scolarité: les interviews des parents de ces quatre enfants se sont déroulées selon le plan d’interview.
  3. Responsables scolaires: quatre responsables scolaires, à savoir le directeur et trois enseignants (deux femmes et un homme), ont été interrogés dans chaque village. Leurs avis ont été enregistrés au sujet de la vulnérabilité éducative des castes programmes, des taux d’inscription et de rétention des membres de ces castes dans leurs écoles et des suggestions pour améliorer le système d’éducation.
  4. Le chef de village (sarpanch): le sarpanch du village a aussi été interrogé de façon à obtenir son point de vue sur la situation éducative des castes programmées, sur les avantages et systèmes disponibles pour les éduquer, etc.
  5.  

Étape n° 6: étude de cas
Les jeunes chercheuses ont réalisé une étude de cas sur les enfants en rupture de scolarité en s’appuyant sur des interviews approfondies menées avec eux. Par village, une étude a été réalisée en s’appuyant respectivement sur le cas d’une fille du village en rupture de scolarité et appartenant aux castes programmées. Les études de cas ainsi obtenues ont fourni une analyse contextuelle détaillée des facteurs affectant le processus éducatif des enfants des castes programmées, notamment des filles.

b) Analyse des informations

Une fois les informations réunies, un atelier de deux jours a été organisé pour que les jeunes femmes analysent collectivement les informations recueillies et préparent un brouillon de rapport sur la base des résultats ainsi obtenus. La méthode utilisée pour analyser les informations s’appuyait entre autres sur les éléments suivants:

     

  • Enseignement de connaissances théoriques sur l’analyse d’informations et sur la manière de mettre au point une matrice (master-sheet).
  • Handholding8 pour quantifier les réponses qualitatives, affecter des codes aux réponses et les inscrire dans la matrice.
  • Handholding pour les calculs de fréquence.
  •  

Pour rendre la tâche des chercheuses plus aisée et les aider à comprendre le processus d’analyse d’informations, il leur a été demandé d’analyser les informations par districts et au sein de leurs propres groupes, et non de procéder à une analyse collective pour tout l’État. Les discussions de groupe focalisées et les arbres à problèmes ont aussi été analysés par les chercheuses qui ont pour cela

utilisé des outils d’observation employés pour les comptes rendus rédigés à la suite de chaque discussion focalisée. Elles ont regroupé les résultats essentiels et les ont présentés dans des exposés qu’elles ont utilisés pour étayer la rédaction d’un compte rendu détaillé.

Tout ce processus les a aidées à comprendre la procédure scientifique permettant de tirer des conclusions sur les différents thèmes et aussi à identifier et prioriser certaines questions concernant les sujets de l’étude. Ce processus a aussi donné l’assurance aux participantes que la recherche n’est pas un outil uniquement applicable par des élites intellectuelles, mais qu’elles aussi peuvent y avoir recours si on leur en donne les moyens nécessaires.

c) Après les recherches

Réunion de réflexion avec les chercheuses

Un mois après la fin des recherches, une réunion de réflexion a été organisée pour les chercheuses en vue de reproduire leurs expériences collectives et individuelles. À cette occasion, les chercheuses ont fait part des défis qu’elles ont rencontrés et des enseignements qu’elles ont tirés de l’opération tout entière, et exprimé ce qu’elles jugeaient être les futures dispositions à prendre.

Partager au plan national

Un petit atelier a aussi été organisé au plan national, dans le cadre duquel les chercheuses ont pu présenter leur travail et réfléchir sur toute l’opération. Lors de cette rencontre nationale, les femmes ont exposé les principaux résultats de leur étude et communiqué leurs réflexions concernant l’utilisation de la recherche comme instrument d’action sociale.

Résultats et enseignements

L’importance et l’efficacité de la recherche-action résident dans le fait qu’elle met en place un partenariat d’égal à égal entre chercheurs et participants, et qu’à un moment ou à un autre elle permet à tous de mieux comprendre la situation. Ce n’est que par le biais de consultations participatives et d’un processus de réflexion que l’on peut commencer à prendre conscience et à analyser.

Résultats pour les femmes des castes programmées

Le projet tout entier a contribué non seulement à créer des capacités chez les chercheuses issues des castes programmées, mais aussi à ouvrir les yeux à la communauté et, ce qui est plus important, aux universitaires. Initialement, au début du projet, non seulement les animateurs universitaires, mais aussi les jeunes femmes elles-mêmes doutaient de leurs capacités à utiliser la recherche comme un outil qui apporterait des bienfaits à leur communauté.

Résider sur le campus universitaire, quitter leurs districts et villages pour l’université, avoir affaire à des universitaires et à des étudiants, toutes ces expériences en perspective ont été les principaux catalyseurs motivant les jeunes femmes à prendre part aux activités de recherche, ce qui était auparavant considéré dans leurs communautés comme réservé aux élites.

Élaborer des arbres à problèmes et d’autres outils comparables les a aidées à comprendre plus profondément les causes de l’exclusion et à prendre en considération leur impact sur la communauté. Toute l’opération les a fait participer à des discussions de réflexion et les a poussées à observer leur propre situation d’un point de vue analytique.

La création de capacités chez ces femmes par le biais de la recherche participative a été assurée à trois niveaux:

     

  • Création de points de vue: non seulement au sujet des objectifs des recherches menées, de leur importance et des résultats de l’opération, mais aussi en ce qui concerne des thèmes comme la discrimination sexuelle, l’exclusion de certaines communautés des processus développementaux, les garde-fous constitutionnels et autres questions d’importance comparable.
  • Création de savoirs: sur les processus de recherche participative, les différents outils de collecte d’informations et les différents schémas et questions concernant les dalits.
  • Création de compétences: pour articuler et préparer les plans d’action, pour prendre l’initiative de recueillir par elles-mêmes des informations dans différents villages du district, pour communiquer avec différents groupes d’intérêt et nouer des contacts avec différentes institutions.
  •  

Comme les méthodes employées étaient participatives, les discussions ont donné aux communautés matière à réfléchir sur la situation éducative des dalits ainsi que sur les manières d’améliorer cette situation et la qualité de l’éducation. Les communautés ont fait des suggestions et engagé le dialogue par le biais de discussions de groupe qui les ont aidées à déterminer le cap de leur action future. Durant tout ce processus se sont déroulées des discussions de réflexion, ce qui a poussé les communautés à porter un regard critique sur leur situation.

Le projet a aidé les chercheuses à acquérir de nouveaux savoirs, à se faire des opinions et à apprendre des compétences suffisantes pour leur permettre de travailler comme agents du changement au sein de leurs communautés. Elles ont consciemment examiné la situation dans ces dernières et ont réussi à canaliser cet examen critique pour prendre des dispositions.

Résultats pour les partenaires et animateurs universitaires

Comme nous l’avons dit au chapitre précédent, au début du projet, des doutes planaient sur les capacités des femmes dalits à réaliser une étude bien conçue. C’était la première fois que l’université participait à des recherches où les chercheuses n’appartenaient pas à un personnel scientifique formé. Les partenaires universitaires s’inquiétaient quant à l’authenticité des informations recueillies et à la capacité des femmes à préparer des matrices pour leur analyse. Toutefois, malgré ce scepticisme, non seulement le groupe de jeunes femmes a mis au point les détails de la conception des recherches et des guides d’utilisation des outils, mais il a aussi analysé l’intégralité des informations recueillies et présenté ses comptes rendus lors de réunions publiques.

Les informations recueillies par les femmes et les études de cas exposaient la réalité de l’exclusion éducative des enfants dalits dans les écoles. Ces résultats ont été précieux pour le Center for Ambedkar Studies de l’université de Kurukshetra qui joue un rôle clé dans le paiement de bourses et autres avantages éducatifs offerts à la communauté.

Au début, le centre répugnait à simplifier les méthodes, terminologies et formats afin d’aider les jeunes femmes à mener leurs recherches. Par la suite, toutefois, après avoir pris connaissance de leurs idées et de ce qu’elles savent au sujet de l’exclusion, de la discrimination et des effets de ces dernières sur leurs vies, il s’est montré prêt à adapter et à recadrer toute la conception de la recherche. Non seulement l’université a simplifié tout son système d’analyse d’informations, mais elle a aussi aidé les jeunes femmes sur le terrain lors de la collecte des informations.

Les enseignements retirés

Tout le projet a été conçu comme un processus éducatif tant pour les animateurs que pour les chercheuses. L’interaction étroite et active entre les personnes interrogées, principalement des élèves dalits et non dalits, leurs parents et les responsables de la gestion des systèmes d’éducation au plan local avait pour but ultime d’entreprendre une action en vue de résoudre les problèmes constatés sur place.

La tâche la plus compliquée a été de simplifier le processus de recherche et de le rendre intéressant pour les élèves et la communauté, afin qu’ils se sentent prêts à accepter les jeunes femmes en tant que chercheuses. Même lors des discussions de groupe focalisées dans les écoles et les villages, retenir l’intérêt des personnes interrogées en utilisant des stimulations ou des jeux était un souci prioritaire. Les chercheuses ont été délibérément formées à faire participer les personnes interrogées à des activités de ce type afin de pouvoir relever le défi de recueillir des informations par elles-mêmes.

Une fois les informations initiales recueillies, les jeunes femmes dalits qui s’étaient consacrées à cette tâche se sont penchées elles-mêmes sur les problèmes. Elles ont commencé à parler avec les parents et les responsables scolaires, et à discuter des problèmes auxquels les enfants dalits sont confrontés lorsqu’ils tentent de terminer leur éducation. Elles ont fait preuve durant tout le projet d’un engagement absolument manifeste tant en ce qui concerne cette question que les communautés examinées.

Cours d’alphabétisation

Cours d’alphabétisation, Source: Nishu Kaul

La création de savoirs et leur mise en pratique sont toujours perçues comme l’exclusivité de spécialistes professionnellement formés à cela. La recherche participative rompt avec cette notion de production de savoirs et la remet en question. Quand l’idée a été conçue de demander à des spécialistes qualifiés de préparer des jeunes femmes dalits à intervenir comme chercheuses, le seul résultat envisagé était la création de compétences. Toutefois, dès que les choses se sont mises en route, le projet a pris la forme d’une enquête sociale avec le soutien sans réserve et actif des membres des communautés approchées. Des discussions et dialogues suivis d’actions pour le développement et d’un processus éducatif de mobilisation pour le développement ont été initiés. À la fin, on a pu remarquer un respect croissant de la part des spécialistes professionnels, des communautés et des jeunes femmes elles-mêmes pour les capacités et le potentiel de ces dernières.

Conclusion

Il ne s’agit que d’un commencement pour les jeunes femmes qui disposent désormais de tout un ensemble de compétences nouvelles qui les aident à analyser leur environnement immédiat en portant sur lui un regard plus critique et à faire le rapport avec les facteurs influant sur leur vie dans le monde extérieur. Elles ont commencé à faire valoir les droits qui sont les leurs et à demander des réformes des mécanismes institutionnels globaux de sorte qu’ils offrent les conditions nécessaires au développement de leurs droits identitaires. Elles sont désormais prêtes à transmettre les enseignements qu’elles ont retirés de cette expérience aux communautés et institutions œuvrant au développement des communautés appartenant aux castes programmées. Elles souhaitent aussi réaliser des projets comparables dans leurs communautés et y jouer le rôle d’agents du changement, ce qui exigera encore le soutien de différents acteurs de la société civile ainsi que des administrations locales, des médias, des établissements universitaires locaux et, ce qui compte par-dessus tout, de leurs propres communautés.

Notes

1 L’Haryana est un État indien. Créé en 1966, c’est l’un des deux États nés du morcellement de la province du Pendjab.
2 En Inde et au Pakistan, le sarpanch est le chef élu d’un organe statutaire villageois de l’administration municipale appelé le gram panchayat (administration villageoise).
3 Onzième Plan de cinq ans 2007-2012, volume I, Inclusive Growth, commission du Plan, gouvernement indien.
4 Les castes programmées sont des groupes de population indienne explicitement reconnus par l’article 341 de la Constitution indienne. Les Britanniques les désignaient autrefois du terme de «depressed classes» et on les connaît aussi en Inde sous le nom de dalits (également appelés intouchables en français, ndlt).
5 Le Center for Ambedkar Studies est une section de l’université de Kurukshetra, dans le district de Kurukshetra situé dans l’État d’Haryana.
6 Tandon. Rajesh( 2002), Participatory Research Revisiting the roots, Mosaic Books, New Delhi.
7 Le sarpanch est le chef élu du gram panchâyat, l’institution d’administration villageoise élue constitutionnellement.
8 Handholding: littéralement tenir la main (ndlt). Guider, assister, encourager ou aider quelqu’un.

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