L’alphabétisation en Afrique repose entre nos mains

Gorgui Sow
Spécialiste de l’éducation, Sénégal

 

 

 

Résumé – Dans cet article, l’auteur aborde un problème fondamental : l’absence d’intérêt de la part de nombreux gouvernements africains à l’égard de l’alphabétisation de leurs populations de jeunes adultes. Généralement, ces populations sont à plus de 50 % illettrées. Ce problème relève non seulement d’un manque de volonté politique, mais aussi d’un manque de conscience politique : les leaders africains doivent être conscients du fait que l’analphabétisme chez les jeunes et les adultes est le plus redoutable obstacle à la croissance et au développement durable des nations africaines.

Pour l’auteur le débat sur ce qui devrait se passer après 2015 montre que l’attention prêtée par les bailleurs de l’éducation à la question de la réussite à l’école primaire pourrait rendre la situation de l’alphabétisation des adultes encore plus problématique. L’Afrique risque ainsi de demeurer encore longtemps l’un des continents les plus riches avec la population la plus pauvre. 
 



L’analphabétisme constitue l’un des plus grands défis pour l’Afrique. D’abord parce que c’est parmi les plus grandes régions du monde celle qui accuse le taux d’analphabétisme le plus élevé : plus de 40 % de la population de plus de 15 ans. C’est aussi en Afrique que les facteurs qui contribuent à l’analphabétisme sont les plus présents : proportion la plus élevée d’enfants qui n’accèdent pas à l’enseignement primaire ou qui la quittent de manière précoce (40 %) ou qui ne maîtrisent même pas les apprentissages fondamentaux à la fin de la scolarité primaire (50 %) avec un gros risque de tomber dans l’illettrisme.

 

La déclaration de la Décennie des Nations unies pour l’alphabétisation (2003-2012) réaffirme la place de l’alphabétisation au cœur du droit humain fondamental à l’éducation. Or le droit humain revêt un certain nombre de caractéristiques essentielles : il est inséparable de la reconnaissance de la dignité humaine et il est par conséquent universel en ce qu’il est reconnu à toutes les personnes sans distinction d’origine sociale, de sexe, de race, d’ethnie ou d’âge.

Comme l’a si bien rappelé monsieur Mamadou N’doye, l’ancien secrétaire exécutif de l’Association pour le développement de l’éducation en Afrique (ADEA) à l’occasion de la première triennale de l’ADEA en février 2012 à Ouagadougou, les principes d’inséparabilité et d’universalité deviennent vides de substance lorsque ce droit n’est pas réalisé. L’obligation éthique des États ne se limite donc pas au devoir d’une reconnaissance formelle, mais pose aussi et surtout l’impératif de réaliser les conditions d’une alphabétisation effective pour tous.

L’Afrique au rendez-vous de 2015

L’année 2015 sera un rendez-vous très critique pour les gouvernements et les partenaires de l’éducation en Afrique. Alors que deux importants processus viendront à terme (l’agenda de l’Éducation pour tous : EPT ; et celui des Objectifs du millénaire pour le développement : OMD), en 2015 aura lieu aussi l’évaluation à mi-parcours de la dernière conférence de l’UNESCO sur l’éducation des adultes (CONFINTEA VI ou le Cadre d’action de Belém).

L’Afrique ira au rendez-vous de 2015 avec un grand nombre de déficits politiques et budgétaires en matière d’alphabétisation des jeunes et des adultes. Cette situation est le résultat de plusieurs facteurs dont certains sont endogènes (difficultés économiques, instabilité politique et institutionnelle, guerre civile, etc.) et d’autres exogènes (marginalisation de l’objectif 4 du Cadre d’action de Dakar au profit de la scolarisation primaire universelle).

En février 2012, lors de la première triennale de l’ADEA à Ouagadougou, qui a vu la participation de plus de 1 000 acteurs de l’éducation au niveau national et international, j’ai eu le privilège de poser une question au panel des chefs d’États du Burkina Faso, du Niger et de la Côte d’Ivoire invités à cette occasion.

Ma question était la suivante : Excellences, comme vous venez si bien de le réaffirmer, l’éducation est un droit fondamental et si vous considérez que l’éducation de base des citoyens dans vos pays est une priorité pour vos gouvernements, pourquoi mettez vous tous si peu d’argent dans l’alphabétisation des jeunes et des adultes (moins de 1 % du budget de l’éducation) ?

Jeff Koinangue, le fameux journaliste kenyan engagé par l’ADEA pour animer ce panel peu ordinaire, le sourire au lèvre, avait l’air surpris en voyant les trois chefs d’États se regarder et se tordre de rire devant les applaudissements d’un public qui, apparemment, partageait mes préoccupations.

Nous sommes restés sur notre faim suite aux réponses données successivement par nos honorables hôtes.

En effet, les trois pays cités plus haut sont parmi ceux qui comptent le plus d’analphabètes jeunes et adultes en Afrique de l’Ouest, et au rythme des politiques de lutte contre l’analphabétisme dans ces pays, ils n’atteindront même pas l’objectif 4 de l’EPT en 2020 (celui de réduire de 50 % le taux d’analphabétisme des adultes en 2015.)

La Côte-d’Ivoire est peuplée de près de 22 millions d’habitants dont près de 50 % d’analphabètes (soit près de 11 millions). Si le gouvernement compte alphabétiser 500 000 adultes par an grâce aux projets financés par l’État ivoirien et les bailleurs, cela veut dire que la Côte-d’Ivoire n’atteindra l’objectif 4 qu’en 2023.

Pour ce qui concerne le Niger et le Burkina Faso, malgré les politiques hardies de lutte contre l’analphabétisme de la dernière décennie, les deux pays n’atteindront pas l’objectif 4 avant 2025, à moins que ces États ne triplent les ressources allouées au sous-secteur d’ici 2015.

Promouvoir l’alphabétisation des peuples, une conscience politique des dirigeants africains

La priorisation de l’alphabétisation des jeunes et des adultes dans le contexte de pauvreté et de crise sociopolitique va au-delà d’une volonté politique, mais relève d’une conscience politique des dirigeants africains. L’Afrique démocratique et égalitaire se fera avec des citoyens africains bien éduqués, donc conscients de leurs droits et de leurs responsabilités. Comme le disait notre très cher professeur Cheikh Anta Diop : « le citoyen africain doit s’armer de science jusqu’aux dents » pour faire de l’Afrique une nation souveraine et développée.

Mais hélas, les ressources allouées au sous-secteur de l’alphabétisation montrent une volonté des gouvernements africains à reléguer l’alphabétisation des jeunes et des adultes au second plan.

De grands mouvements citoyens pour l’AENF durant la période post-Dakar

Durant les deux dernières décennies, les ONG et certains gouvernements africains ont fait énormément de choses utiles dans le sous-secteur de l’AENF comme, par exemple, au Burkina Faso où des fondations ont été mises en place pour promouvoir l’AENF ; au Mali où un grand mouvement citoyen « YELEMBOU » a été lancé pour éradiquer l’analphabétisme des jeunes et des adultes ; au Sénégal où la politique du « faire-faire » a pu mobiliser tous les acteurs de la société civile, les communautés et l’État pour réduire le taux d’analphabétisme de 5 % chaque année.

Malheureusement, de toutes ces initiatives, très peu de choses ont été capitalisées ou documentées de manière attrayante. Cette incapacité de vendre les produits de l’AENF, aux communautés elles-mêmes d’abord et aux partenaires de l’éducation ensuite, ajoutée aux situations de manque de transparence notées dans la mise en œuvre de certains projets d’AENF et à l’absence de certification rend le financement d’une alphabétisation de qualité de plus en plus incertain.

En Afrique, si nous sommes parvenus à faire du développement de la petite enfance une priorité de la décennie de l’éducation en Afrique lancée par l’Union africaine, nous n’avons jusqu’ici pas pu en faire de même pour l’AENF, l’Union africaine étant la vitrine des réalités et des priorités des pays membres. Nous espérons que les efforts faits dans ce domaine par l’ADEA, l’UNESCO, la plate-forme africaine pour l’alphabétisation (ANCEFA, PAALAE, FEMNET, PAMOJA) et bien d’autres acteurs du droit à l’éducation ne seront pas vains.

Dans sa stratégie de plaidoyer pour faire de l’EPT une priorité dans l’agenda des Objectifs du millénaire pour le développement (OMD) au-delà de 2015, l’ANCEFA, en partenariat avec les coalitions nationales et des partenaires comme l’ADEA, l’UNESCO, Save the Children, PLAN, OSISA et ACTION AID, a réussi à faire passer une déclaration à la dernière COMEDAF à Abuja en demandant aux gouvernements africains de faire de l’éducation inclusive et de l’AENF une priorité d’ici 2015 et au-delà.

La non-priorisation de l’alphabétisation des jeunes et des adultes par les gouvernements rend encore plus difficile le financement adéquat de ce sous-secteur par les bailleurs de l’éducation. Les interventions multiples et souvent non coordonnées des ONG constituant « l’arbre qui cache la forêt », rendent le financement des États encore plus insignifiants.

L’AENF, un parent plus pauvre au-delà de 2015 ?

Le réveil sera très difficile en 2015 et l’après-2015 risque de réserver un traitement plus injuste à l’alphabétisation des jeunes et des adultes pour les raisons énumérées ci-dessous.

  • L’éducation en tant que secteur a déjà du mal à se faire entendre dans le processus consultatif sur l’agenda post-2015, et l’alphabétisation et l’éducation non formelle en général rencontrent ici encore plus de difficultés.
  • La nouvelle dynamique mondiale en faveur de « l’apprentissage pour tous » soutenue par les « think tank » de la mesure des acquis et de l’efficacité des apprentissages préscolaires et primaires va pousser davantage les pays africains à être encore moins attentifs à l’AENF. Pour les activistes et chercheurs de cette nouvelle dynamique, par souci de parcimonie, il vaut mieux couper les racines du mal à la souche, c’est-à-dire investir encore plus et mieux dans les apprentissages des tout-petits (enfants de 6 à 14 ans) avant qu’ils ne viennent grossir les rangs des jeunes et des adultes analphabètes.
  • Les recherches actuelles sur la qualité de l’éducation qui utilisent des approches méthodologiques assez originales inspirées par l’ONG indienne PRATAM (évaluation des compétences en lecture, en mathématiques et en culture générale pas au niveau des écoles mais des ménages), en lien avec les travaux de l’Institut Brookings et bien d’autres agences, vont constituer une masse critique formidable qui convaincra facilement les bailleurs sur les nouvelles priorités de l’agenda post-2015.

Les axes stratégiques du nouveau Partenariat mondial pour l’éducation (PME) ont déjà indiqué les domaines dans les quels les pays d’Afrique, d’Asie et d’Amérique Latine doivent s’investir pour avoir accès aux financements internationaux [pour plus de détails sur le PME, voir l’article page 60, ndlr].

Les gouvernements qui souhaiteront bénéficier de ressources extérieures pour l’AENF après 2015, auront à revoir leurs stratégies de levée de fonds pour ce sous-secteur en intégrant les programmes d’alphabétisation dans leurs politiques de développement de la petite enfance, de scolarisation des jeunes filles ou de promotion de l’éducation et de l’employabilité des jeunes exclus des systèmes éducatifs nationaux.

L’Afrique a les moyens de s’éduquer

Le secteur industriel et minier africain qui brasse des milliards de dollars chaque année ne doit pas craindre une taxe sur ses revenus dont le seul objectif est de tirer de la pauvreté et de l’ignorance les hommes et les femmes qui les développent au quotidien. Les pays africains ont le devoir urgent de financer le développement des compétences techniques et professionnelles de base de leurs citoyens à partir des revenus provenant des ressources naturelles.

Au-delà d’une conscience politique cette fois-ci, ce sera une fierté pour les Africains et pour tous les militants de l’Afrique libre !

 


L'auteur

Psychologue de formation, Gorgui Sow a travaillé comme chercheur et formateur dans le domaine de l’évaluation et de suivi de l’apprentissage, et de l’emploi des langues nationales à l’école. Plus tard, il est devenu l’un des plus célèbres défenseurs du droit à l’éducation en Afrique. Monsieur Sow a dirigé pendant dix ans le Réseau africain de la campagne sur l’Éducation pour tous (ANCEFA) au sein duquel il a organisé et soutenu conjointement avec l’UNESCO, la Campagne mondiale pour l’éducation (CME) et le Conseil international de l’éducation des adultes (ICAE) plusieurs campagnes en faveur de l’alphabétisation des jeunes et des adultes.

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Dakar Yoff
Sénégal
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