Chanter le chant de la communauté

Merrian Piquero Soliva
Spécialiste en production audiovisuelle
Philippines

 

 

 

 

Résumé – Un groupe de musiciens peut-il incarner l’esprit d’une communauté ? Ce groupe ethno-reggae est peut-être l’illustration de ce qui se passe lorsque la musique rencontre la communauté. Pendant des années, ces musiciens sont parvenus à enthousiasmer leurs contemporains, mais ils ont disparu dans l’oubli. Que s’est-il passé ? 



Retour en arrière

La dernière fois que j’ai assisté à un concert de Diwata… Anak ng Tribu, c’était aux alentours de 2001 au Bistro Tagbilaran (l’ancienne Zoom Disco). Nombreux se demandent ce qu’ils sont devenus entre temps. D’autres doutent qu’ils aient réellement existé. Je vous assure que oui. Remontez avec moi le cours de ma mémoire jusqu’aux lieux envoûtants où ils ont un jour existé.

Dès qu’il s’agissait d’un congrès populaire, d’activités organisationnelles, d’une collecte de fonds dans une école ou d’un plaidoyer, ces types étaient là. Ils ne jouaient pas seulement pour s’amuser mais pour défendre une cause. Leur objectif était avant tout d’éduquer les adultes au moyen de représentations culturelles, et de souder la communauté. On peut dire qu’ils ont littéralement fait revivre les rythmes
de notre province.

Qui sont-ils ?

Diwata (esprit) anak ng tribu (enfant de la tribu) a été le premier groupe ethno-reggae dans la province de Bohol à la fin des années 1990. À l’époque, personne n’a compris pourquoi ils avaient choisi un nom aussi étrange.

À l’origine, le groupe s’appelait seulement DIWATA. Le suffixe anak ng tribu a été ajouté après que le groupe s’est officiellement soumis à un rituel de la tribu Higaonon, sur l’île de Mindanao.

Au début, Diwata était un acronyme de Django Valmores, Waway Saway et Tatting Soliva, trois troubadours de Mindanao qui exerçaient le commerce d’objets d’art et d’artisanat local. Ce n’étaient pas vraiment des vendeurs « typiques » dans la mesure où, lorsqu’un client voulait acheter un de leurs produits, ils faisaient une courte introduction sur l’objet, expliquaient d’où il venait et comment l’utiliser.

Répétition du groupe Diwata... Anak ng Tribu pour un concert donné à l’occasion du Congrès des agriculteurs.

En 1992, alors qu’ils vivaient sur le Diliman Campus de l’Université des Philippines’ Sunken Garden, ils ont eu l’occasion de jouer avec des musiciens qui étaient grands amateurs et défenseurs de la musique indigène du monde. Lorsque les membres du groupe d’Edru Abraham KONTRAGAPI (Kontemporaryong Gamelang Pilipino) rencontraient ceux de Diwata, ces derniers les interrogeaient sur leur identité, leurs affiliations, leurs intérêts et les causes qu’ils défendaient.

Ce sont ces rencontres qui les ont incités à choisir la première syllabe de leurs noms respectifs pour donner son nom au groupe.

Des progrès rapides

Leur séjour dans la province de Bohol n’est ni un accident, ni une coïncidence. Ils s’y sont rendus pour participer au salon organisé dans le cadre du Festival de Sandugo, en 1994. De plus, Tatting était originaire du côté maternel et paternel, de Loay et d’Antequera, province de Bohol, ce qui les a incités à s’y installer. Le jour où Egay Dy, agent de développement du CASEC – Community Awareness and Services for Ecological Concern (Conscientisation et services de proximité pour l’écologie) leur a demandé de soutenir cette cause et de conscientiser les gens par la musique, ils ont tout de suite été d’accord. Pour eux, le bénévolat était une noble tâche.

DIWATA a donné son premier concert à Larena, Siquijor, en 1995, où ils ont joué avec le groupe Bagong Sibol, de Bohol (composé de jeunes musiciens de Bohol engagés en faveur de l’environnement et de la jeunesse).

Quelque temps après, Django a décidé de retourner à Boracay où se trouvait son épouse belge, qui travaillait pour une organisation internationale à but non lucratif. Tatting est resté à Bohol et s’est lancé dans un autre domaine artisanal avec une ONG. Il est devenu artiste en résidence au département de la recherche du CASEC. Waway était décidé à rejoindre sa tribu Talaandig à Bukidnon, Mindanao. Il est rentré chez lui après avoir participé à un atelier de formation permanente sur la terre cuite, les arts visuels, la fabrication du papier à la main et le macramé sous la direction de Tatting.

Un nouveau genre

C’est au second trimestre de 1996 que Bagong Sibol et Diwata… Anak ng Tribu ont fusionné. C’est aussi à ce moment-là qu’ils ont commencé leur tournée de conscientisation. Devenus bras culturel du CASEC, ils pratiquaient l’éducation des adultes par la musique. Le rôle de ce groupe est devenu très important, notamment pour la préservation et la réhabilitation écologique. Dans un sens, leur musique avait quelque chose de thérapeutique. Mais avant tout, elle s’adressait directement aux jeunes et aux milieux populaires. Elle est très efficace dans la mesure où elle parle à la fois au cœur et à l’esprit.

 

Tatting Soliva joue du doumbek avec le défunt Danny Borbano à la guitare dans un studio d’enregistrement lors de la réalisation de leur album Freedom.

 

 

 

 

 

 

  



Couverture d’un album produit en supplément sur cassette.

 

 

 

 

L’éducation des adultes par la musique a un impact positif sur le public. Elle fait prendre conscience aux gens de leurs rôles respectifs dans la conservation, la préservation et la réhabilitation écologiques.

Pour faire passer son message, Diwata a travaillé dur et avec beaucoup de diligence. Ses efforts se sont vus récompensés et ils ont fini par devenir le groupe le plus demandé de l’époque.

Si dans ce temps-là, vous aimiez aller écouter un groupe défenseur d’une cause, vous étiez probablement sûr de tomber sur ces types sympas. Vous faites peut-être partie des gens qui battaient la mesure en se déhanchant de la tête aux pieds. Vous avez certainement savouré les messages véhiculés dans leurs textes. Leur musique était tout simplement irrésistible : c’était le premier groupe de la province à populariser les rythmes ska et reggae, le premier aussi à introduire la « musique du monde ».

Les réactions

Le public n’était pas aussi emballé qu’on pourrait le croire au premier abord. La majorité des gens n’appréciaient pas leur musique, qu’ils trouvaient étrange et éclectique. Il a fallu du temps avant que le style et le message de leur musique soit progressivement acceptés. C’est en 1997 qu’a été publié leur premier album, « Buhay at Kultura » (Vie et culture).
C’est un mélange de plusieurs genres : rock, slow rock, jazz, pop, new age et musique du monde.

L’année suivante (1998), un nouvel album a servi de bande sonore lors du Chantier d’été international de jeunes
(ISY WC). L’album était intitulé « Protect the Youth » (Protégez la jeunesse). C’était aussi un mélange de pop, de reggae et de musique du monde. L’ISY WC a attiré des organisations de jeunes du monde entier : du Ghana, de pays d’Afrique, d'Allemagne, des États-Unis et des Philippines (Bohol, Davao, Budidnon, Leyte et Manille).

Leur premier album de reggae et de ska, intitulé « Freedom » (Liberté) est sorti au dernier trimestre de l’an 2000. En février 2001, ils ont enregistré leur quatrième album de musique du monde, « Back to the Roots » (Retour aux racines). Ces deux albums ont été officiellement publiés au Bistro Tagbilaran en mars 2001.

Ils ont exercé une forte influence sur la communauté et le monde de la musique. Diwata… anak ng Tribu a enthousiasmé et encouragé des groupes de Bohol à se produire en public en jouant des musiques originales tout droit venues
du cœur. L’une des représentations les plus inoubliables est « Buntagay ‘ta Bay » (Jusqu’au matin), concert organisé en
1997 au Bohol Cultural Centre, qui a duré dix heures. Les groupes locaux de la province y ont présenté leurs propres compositions. Un autre moment mémorable est le Woodstock concert organisé par Atoy Torralba au CPG Complex, en 1999.

Où sont-ils aujourd’hui ?

Ils sont venus, ils ont régné, ils ont disparu. Où sont-ils aujourd’hui ? Pourquoi ont-ils arrêté au zénith de leur gloire et de leur influence ? Se sont-ils séparés pour les mêmes raisons que tant d’autres (conflits internes), ou sont-ils partis chacun de son côté ? Ont-ils quitté la scène au meilleur moment pour profiter de la vie ? Voyons de plus près.

Webner Paul Remolador (chant, voix et guitare rythmique) a travaillé dans le passé avec l’ONG CASEC – il a été directeur du projet de Heifer International à Leyte et s’est produit
à plusieurs reprises en concert avec des groupes de Cebu. Il est aujourd’hui marié, a des enfants et travaille à domicile pour prendre soin de sa famille.

Joener Comahig (basse et chœurs) connu sous le nom de
Ø.N.E., travaille aujourd’hui avec l’une des plus grandes
compagnies gazières du pays.

Arcie Ybañez (rhythme et chœurs), a rejoint le groupe en
2000 ; il est actuellement avec Body of Jr. Kilat (groupe vocal) et travaille en tant qu’enseignant à temps partiel dans un collège.

Reigel Torrevillas (batterie, chœurs) a fait un mariage heureux avec sa petite amie de toujours et habite Dubai avec leurs deux fils. Reigel crée des compositions nouvelles et a donné des concerts à Dubai avec son nouveau groupe, mais travaille pendant la journée comme infirmier autorisé.

Egay Dy (instruments indigènes, parolier) habite aujourd’hui Candijay, Bohol – il gère l’Institut d’éducation non formelle permanente (Institute for Continuing Non-Formal Adult Education – ICONE) et est toujours actif en tant qu’agent de développement.

Gilbert Ampoloquio (keyboard) habite à Sierra-Bullones avec sa femme et ses enfants ; il pratique l’agriculture biologique et gère un petit commerce de proximité.

Tatting Soliva (percussions, chœurs, kulintang, flûte, digeridoo et autres instruments indigènes) est actuellement travailleur social et a collaboré en tant que travailleur social de proximité avec l’administration locale de Corella, Bohol. Il fait encore du plaidoyer et du bénévolat. Il a créé Tadiyandi Arts (collectif d’artistes de Bohol) et vit en couple heureux avec l’auteur de cet article.

Danny Borbano (guitare solo, trompette, compositeur, arrangeur et directeur musical du groupe) est aujourd’hui au ciel. Il a rejoint le Créateur le 23 janvier 2003.

Diwata … a également soutenu divers artistes à leurs débuts : Elmar Batuan, Dick Torrefranca, Rolly Piquero, Benjie Culpa, Jose « jotrav » Travero, De Paz – Eddie, Kulas, Roger et Bernard, Henry Jumawid, Raul Castro, Andrew Gomez, Arnulfo « lokenz » Vergara, Glenn Dagdayan, Florante Anunciado, Lino Guzman, Rene Balbin, Tito Gambuta, Waway Saway et Django Valmores.

L’héritage

En fait, qu’ont-ils vraiment fait de nouveau ? De nombreux groupes viennent et repartent, certains durent plus longtemps, d’autres moins. Mais ça n’a jamais été le cas de Diwata… Anak ng tribu. Ils n’ont peut-être pas toujours été motivés par les mêmes choses, mais ils ne se sont jamais
séparés. Disons qu’ils suivent aujourd’hui la voie que la vie leur a donnée. Peut-être qu’un jour, leurs routes vont se croiser à nouveau. Ce jour-là, ils feront revivre le heat and beat sur scène, peut-être pour rendre hommage à Danny Borbano. Comme l’a écrit un jour le grand essayiste, écrivain et poète libanais Kahlil Gibran : « La musique est le langage de l’esprit. Elle ouvre le secret de la vie, apporte la paix et efface les dissensions». J’espère que la musique de Diwata persistera dans nos cœurs et qu’elle restera gravée dans
nos mémoires. Leur contribution en faveur de l’éducation des adultes populaire a encouragé d’autres groupes à poursuivre ce qu’eux-mêmes ont commencé. De nombreux groupes suivent à présent leurs traces, certains envisagent même de s’engager en faveur de l’éducation des adultes et
de l’éducation de proximité.

En vérité, la communauté a besoin d’une nouvelle approche pour améliorer son plaidoyer et renforcer son impact sur les jeunes. Diwata a montré que la musique et l’étude des textes des chansons peuvent provoquer l’étincelle porteuse de changement. La musique permet d’apprendre de différentes manières et indépendamment du lieu où vivent
les gens, du moment qu’ils ont un but.


 

L'auteur

Merrian Piquero Soliva, titulaire d'un doctorat, est spécialisée en production audiovisuelle et coordinatrice de la vulgarisation en électronique à l’Agricultural Training Institute – Regional Training Centre 7, Central Visayas, Philippines, qui est l’institut de vulgarisation et de formation du département d’agriculture. Elle a été coordinatrice de la recherche au CASEC. Fervente adepte de l’éducation des adultes, elle a également travaillé en tant qu’enseignante à temps partiel dans un collège.

Contact
ATI-RTC 7
Cabawan District, Tagbilaran City

6300 Bohol, Philippines
meitatts@yahoo.com
meitats@gmail.com

 

 

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