Éduquer aux frontières –
construire la solidarité dans la région frontalière guatémalteco-mexicaine

Miguel Ángel Paz Carrasco
Mesa Transfronteriza Migraciones y Género
(Bureau de la migration transfrontalière et du genre) 
Guatemala-Mexique

 

 

 

Résumé – Le Réseau de solidarité transfrontalière (Las Redes Solidarias Transfronterizas) est un projet d’autoorganisation éducative et communautaire à la frontière entre le Guatemala et le Mexique mis en place pour les migrants à la recherche de moyens de survie et soucieux de réaliser leurs rêves. Ce réseau doit permettre de mettre en place des réglementations et des accords garantissant aux migrants appui et protection dans un esprit de solidarité, d’hospitalité, de reconnaissance et d’appréciation de la diversité. 



“ Los mapas del alma no tienen fronteras, y yo soy patriota de varias patrias.” (Les cartes de l’âme n’ont pas de frontières, et je suis patriote de plusieurs patries).

Eduardo Galeano

Le terme frontière verticale dénonce explicitement et énergiquement les conditions de violence, de peur, de persécution, de vulnérabilité et d’instabilité qui caractérisent les frontières nationales et qui sont « supportées » par les migrants le long des routes migratoires. Ces conditions affectent les Américains d’Amérique centrale et les autres migrants sur plus de quatre mille kilomètres de transit à travers le Mexique.

Vue sous cet angle, la frontière entre le Guatemala et le Mexique n’est pas uniquement une simple bande colonisée s’étalant sur les 956 kilomètres qui séparent les deux pays. C’est le début d’une frontière verticale où la notion bienveillante de « rêve américain » se transforme brutalement en une expérience tragique d’« enfer mexicain ». Les gens qui ont survécu à ce drame relatent de nombreuses histoires sur la « Bête », les « Zetas », les« Maras »1 et autres gangs criminels organisés qui contrôlent la frontière sud, mais où la police et l’Institut national pour la migration sont également présents.

Enfer mexicain ou frontière du respect ?

Un jour, cette frontière verticale sera-t-elle synonyme de solidarité, humanité et respect de la vie ? La réponse est épineuse et complexe. En tout premier lieu, nous devons rappeler la responsabilité des États et reconnaître la nécessité de mettre en place des politiques d’immigration globales garantes de la protection de la vie et des droits humains des personnes forcées à immigrer pour survivre et offrir une vie meilleure à leurs familles. Cependant, la frontière guatémalteco-mexicaine est aussi un ensemble de territoires frontaliers habités par des femmes et des hommes qui constituent un tissu de relations socioculturelles, politiques, économiques et environnementales entre les cultures et les peuples.

L’examen et le travail de réflexion sur la situation à la frontière guatémalteco-mexicaine du point de vue des villages frontaliers et des migrants sont le point de départ du travail réalisé par les organisations sociales et civiles du nouveau réseau.

Un réseau pour le changement

Créer des réseaux de soutien et de solidarité avec les migrants implique un travail éducatif minutieux. C’est un exercice de réflexion et d’autoanalyse des idées, des attitudes, des pratiques et des relations sociales tissées et reproduites dans un contexte de frontière verticale qui se caractérise par la violence systématique, la discrimination et la criminalisation des migrants. Avant tout, c’est construire des formes nouvelles de rapports et de coexistence au sein des communautés frontalières. Ceci implique la reconnaissance de l’autre – du migrant et du non-migrant – et la création d’un nouveau tissu social de solidarité et d’hospitalité.

Le MTMG, Bureau de la migration transfrontalière et du genre, relève un défi social : relier entre eux tous les réseaux de solidarité avec les migrants. L’éducation des personnes qui vivent sur la ligne frontalière est devenue une priorité.

Le MTMG a été créé en 2008. Il regroupe aujourd’hui près de 30 organisations de la société civile et quelques organismes publics guatémaltèques et mexicains. Ces derniers se sont mobilisés pour développer des politiques sociales axées sur la réalisation des droits humains des migrants et de leurs familles dans les régions frontalières. Il développe pour cela des projets de recherche et des travaux sur les politiques migratoires cohérentes. Le Bureau est également promoteur d’initiatives sociales et éducatives qui encouragent la communication et les relations transfrontalières pour servir de base aux réseaux sociaux transnationaux, et fait de la frontière un lieu de rencontre et d’échanges.

À la frontière, la situation empire

En novembre 2012, le Bureau a fait un réexamen de la situation à la frontière sud du Mexique. Le fait que des membres des communautés frontalières soient de plus en plus impliqués dans les réseaux de trafic avec les migrants sous différentes formes (travail et/ou exploitation sociale, mendicité, trafic d’organes, etc.) était particulièrement alarmant.

Le défi s’est alors précisé : il s’agissait de déployer au plus vite une stratégie de plaidoyer social afin d’endiguer ce courant et de consolider le tissu de solidarité et de soutien avec les différents groupes de migrants dans la région frontalière guatémalteco-mexicaine.2

En 2013, le Bureau a décidé de faire un pas en avant en fondant le RST, Réseau de solidarité transfrontalière (Las Redes Solidarias Transfontalerizas). Le but était de surmonter les difficultés et les obstacles imposés par les politiques gouvernementales de sécurité nationale et frontalière, qui criminalisent les migrants en confondant crime transnational organisé et migration. La mise en place de ce nouveau réseau a pris une bonne partie de l’année. On dispose aujourd’hui d’outils permettant de promouvoir le RST dans les territoires frontaliers.

L’apprentissage basé sur l’expérience des autres dans une démarche de dialogue et de réflexion est l’un des principes politiques et pédagogiques du Bureau. L’une de ses principales activités a consisté à identifier les organisations civiles et communautaires qui réalisent le même type de travail dans d’autres régions du Mexique, afin de connaître leurs méthodes de travail, d’analyser les résultats et les difficultés rencontrées, et d’envisager des formes de coopération. Les échanges et la coopération avec d’autres organisations est une première forme de lien de solidarité avec les groupes de migrants.

La communauté frontalière s’organise

Le Bureau est parvenu à rompre la culture de l’indifférence, de la complicité et de la corruption qui aggrave la vulnérabilité des migrants, plus particulièrement les enfants et les femmes, à la frontière sud du Mexique. Mieux encore, il encourage les initiatives visant à renforcer les réseaux et les liens de solidarité et de protection des migrants indifféremment de leur sexe, de leur âge, de leur nationalité, de leur appartenance ethnique et de leur statut d’immigration.

Les activités au Chiapas

Le RST est un réseau d’organisations et d’éducation de proximité au Chiapas, à la frontière entre le Mexique et le Guatemala. Son but est de conscientiser et de former des leaders et des membres de la communauté en promouvant le droit à la sécurité communautaire, à la santé et à la vie pacifique des migrants dans la zone frontalière. Le projet reconnaît que les relations transfrontalières ont formé une tradition migratoire dans la région et qu’elles sont renforcées par des liens et des affinités culturelles entre les communautés voisines.

Le réseau a été créé en tant qu’espace éducatif composé de représentants des groupes civils, religieux et communautaires des trois municipalités situées dans les corridors transmigratoires de la frontière guatémalteco-mexicaine : Pacífico, Central et Selva-Golfo. Une fois l’identification des acteurs sociaux et politiques terminée, les visites des communautés peuvent commencer. Ceci permet de cerner les problèmes et d’analyser les propositions locales autour des questions auxquelles sont confrontés les groupes de migrants. Lorsque les gens sont intéressés et disponibles, on se met d’accord pour démarrer un processus de réflexion et d’éducation en commençant par des ateliers.

Les femmes, principales inter venantes dans la création du Réseau de solidarité transfrontalière (RST).

Les participants aux ateliers commencent par un travail de réflexion et d’analyse sur leur propre expérience et leur identité de migrants. Ils examinent ensuite de plus près les conditions de sécurité, plus particulièrement celle des migrants et de leurs familles. Sur la base de cette analyse, des discussions ont lieu afin d’élaborer des accords visant à améliorer les réglementations qui gèrent la vie et les relations au sein des communautés et entre elles. S’il y a une cohésion sociale communautaire, ce travail est effectué
dans le cadre des assemblées. Les espaces éducatifs sont ainsi transformés en autoorganisation communautaire centrée sur les migrants. Le réseau RST définit des mécanismes de soutien et de protection pour les migrants et, de manière plus générale, des méthodes de prévention et d’éradication des nombreuses formes de violence qui affectent la région, et plus particulièrement les femmes et les enfants de migrants.

Faire parler de soi

Des brochures et des livres populaires sont produits afin de permettre aux groupes communautaires d’approfondir certains sujets : solidarité et sécurité communautaire ; santé sexuelle et reproductive et santé mentale des groupes de migrants (transmigrants, rapatriés, familles de migrants). Une campagne de communication communautaire est actuellement mise sur pied : le but est de disséminer des messages qui rejettent la violence envers les groupes de migrants et encouragent l’hospitalité, qui est une forme de relation traditionnelle dans cette région. Les groupes de femmes et de jeunes qui ont participé au réseau RST ont participé active
ment à l’élaboration des contenus et à la préparation d’une campagne médiatique. Cette campagne a été lancée lors du Forum Cross-Border Migrant Youth Forum en septembre 2014 dans la ville frontalière de Huehuetenango, au Guatemala.

 

 

 

 

Expression artistique dans le cadre de la formation des jeunes migrants.

 

 

Le projet éducatif du RST s’est non seulement développé en coopération avec des organisations de proximité et de la société civile des deux côtés de la frontière entre le Mexique et le Guatemala, mais il est aussi parvenu à intégrer une approche transnationale tenant compte des échanges familiaux, communautaires et sociaux complexes qui forment la base de l’identité culturelle. Étant donné qu’il s’adresse en majeure partie à des personnes de langue maya, le Bureau produit des matériels interculturels et multilingues promouvant le dialogue et l’enrichissement mutuel entre des points de vue culturels différents sur des questions cruciales comme le pouvoir et la sexualité dans les rapports entre les sexes et les générations, dans le contexte de la migration.

Assurer la sécurité communautaire à la frontière guatémalteco-mexicaine : 

un défi

Bien que le Bureau ait réalisé un important travail d’éducation et de communication dans la région frontalière entre le Guatemala et le Mexique, la mise en place du RST est relativement récente. Il faudra encore relever plusieurs défis politiques si l’on veut consolider et élargir le réseau. Car il s’agit d’une région qui se caractérise à la fois par sa richesse naturelle, culturelle et économique, et par une population vulnérable en termes d’appauvrissement et d’inégalité.

Les principaux défis politiques sont les suivants :

  • maintenir le dialogue, coordonner et créer des alliances avec les acteurs sociaux, ecclésiastiques et politiques originaires des territoires frontaliers. Ces acteurs peuvent jouer un rôle important dans la dissémination de messages stratégiques et dans l’élaboration d’accords et de réglementations communautaires et intercommunautaires ;
  • créer des liens avec les groupes et les organisations de jeunes et de femmes désireux d’intégrer la migration dans leurs programmes ;
  • définir le type de relations et de coordination avec les organisations pertinentes et les mouvements indigènes et paysans. Ces mouvements défendent leurs territoires, ils résistent aux projets extractifs et proposent des alternatives aux risques environnementaux qui sont les principales causes des déplacements forcés dans la région ; 
  • collaborer avec les initiatives interinstitutionnelles afin de garantir le droit légal des femmes à vivre à l’abri de la violence.

En ce qui concerne la mise en place et l’élargissement du réseau, le Bureau a également identifié plusieurs défis :

  • le besoin de fournir des moyens d’autoéducation permanente aux organisations membres : méthodologie, outils d’éducation populaire et de dialogue interculturel. Ces compétences encouragent l’analyse de soi, la réflexion critique et les concepts transformateurs, les pratiques et les relations socioculturelles ;
  • la focalisation effective sur l’aspect psychosocial du travail de promotion en soi, qui implique une révision permanente du contexte sociopolitique ainsi que la reconnaissance et la prise en compte de la dimension humaine – dans ses aspects spirituels et émotionnels – dans les processus d'autoorganisation ;
  • la mise en place d’un mécanisme de suivi et d’évaluation destiné à accompagner les processus communautaires et à évaluer les liens de soutien et de solidarité avec les migrants. Ce mécanisme s’exprimera dans les perceptions, les attitudes, les pratiques et les relations.

Le RST est un moyen de reconstruire le tissu social et communautaire dans une région constamment victime des politiques néolibérales. C’est aussi un moyen efficace de faire renaître la solidarité et l’hospitalité entre des personnes qui, dans les années 80 et 90, ont transformé les communautés indigènes mexicaines et paysannes de la frontière en refuges pour des milliers de Guatémaltèques, alors que sévissait le conflit armé interne. Et finalement, c’est aussi une expérience concrète qui nous rappelle que la solidarité et la dignité humaine n’ont pas de frontières.

 


Notes

1 / La « Bête » est le nom donné aux trains qui circulent à travers le pays et qui sont le principal moyen de transport des migrants d’Amérique centrale sans papiers pour se rendre à la frontière nord du Mexique. Les « Zetas » sont le groupe criminel le plus sanguinaire du Mexique ; ils contrôlent les zones de trafic de drogue et d’armes, et l’industrie du kidnapping (généralement de migrants) sur une ceinture qui s’étend du nord-ouest du Mexique jusqu’au Chiapas, au Golfe et au centre du pays. Les « Maras » sont des gangs criminels internationaux en majeure partie composés d’adolescents et de jeunes. Ils sont présents dans toute l’Amérique centrale, au Mexique et dans certains États des USA. Ils ont le contrôle total de la région du Soconusco, au Chiapas. Parmi leurs activités : kidnapping, trafic de drogue, crime, exécutions extra-judiciaires et exécutions punitives.

2 / Le caractère complexe de la migration dans cette région se reflète dans les différents groupes de migrants : migrants d’Amérique centrale en transit et migrants d’autres continents ; immigrants temporaires ou permanents en majeure partie employés au Chiapas en tant que travailleurs agricoles et domestiques ; migrants déportés et personnes rapatriées ; et personnes originaires de la région qui migrent vers d’autres États du centre et du nord du Mexique, vers la péninsule du Yucatan et les États-Unis.

References

González Velázquez, E. (2011): Frontera vertical: México frente a los migrantes centroamericanos. Guadalajara: Centro Universitario UTEG.

Mesa Transfronteriza Migraciones y Género (2014): Lectura y posicionamiento político en el actual contexto migratorio de la región de Meso y Norteamérica.

 


 

L’auteur

Miguel Ángel Paz Carrasco est coordinateur de Voces Mesoamericanas, Acción con Pueblos Migrantes, organisation mexicaine de la société civile promotrice de l’organisation transnationale des Indiens migrants dans les hautes terres du Chiapas. Il est également membre de la Coordination générale du Mesa Transfronteriza Migraciones y Género. Depuis 1991, il a accompagné les processus d’autogestion et d’autonomie des communautés indigènes au Chiapas.

Contact

Voces Mesoamericanas, Acción con
 Pueblos Migrantes
Av. Pantaleón Domínguez No. 35-A
Barrio Santa Lucía

CP 29250, San Cristóbal de Las Casas
Chiapas, Méxique
paz@vocesmesoamericanas.org

 

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