L’apprentissage de la santé en Amazonie vénézuélienne

Jorge Antonio González Carralero
Asociación de Pedagogos de Cuba
Cuba

 

 

 

 

Résumé – La méthode d’alphabétisation cubaine Yo, sí puedo (oui, je peux) a été employée pour rattacher plus de cent communes indigènes de l’État vénézuélien d’Amazonas à une campagne de santé et d’alphabétisation. La campagne a eu recours à la méthode de ce programme alphanumérique pour promouvoir l’éducation sanitaire au plan local. Ceci a sensibilisé les populations à la manière dont des maladies endémiques comme la malaria, la dengue et les maladies diarrhéiques aiguës se répandent. 



La campagne d’alphabétisation Misíon Robinson a commencé le 1er juillet 2003 au Venezuela. Cuba y est intervenu par la mise en place de Yo, sí puedo, une méthode créée par le docteur et défenseur de l’alphabétisation Leonela Inés Relys Diaz, professeur à l’Institut pédagogique d’Amérique latine et des Caraïbes (IPLAC).

Sur les 24 États du Venezuela, l’Amazonas est le dernier à avoir été déclaré exempt d’analphabétisme. Sa population est indigène à 93,3 % et son territoire regroupe dix-neuf groupes ethniques dont les plus grands sont les Piaroas, les Yanomamis, les Curripacos, les Ye’kuanas, les Yerals, les Werekenas, les Jivis, les Piapocos et les Arawaks.

L’activiste culturel

La structure communautaire des peuples indigènes de l’État d’Amazonas présente de grandes similarités avec celle de presque tous les groupes ethniques de la région. Elle se compose d’un capitaine (connu sous le nom de cacique
dans d’autres contrées d’Amérique latine), la plus haute autorité au sein de la communauté ; ce chaman plein de sagesse utilise dans la pratique le savoir de la médecine traditionnelle et de la religion, et fait office d’activiste culturel responsable de toutes les activités liées au maintien des traditions culturelles du groupe ethnique ainsi que de l’éducation et de la préservation des valeurs indigènes de la population.

L’activiste culturel était par conséquent un lien essentiel à prendre en compte lors du choix des coordinateurs et superviseurs municipaux responsables des jonctions de chemins ou des rivières dans le processus de dissémination dans tout l’État.

 

 

Yo, sí puedo, un programme d’alphabétisation cubain.

 

 

 

 

Ce parti-pris reposait d’abord sur le fait que, premièrement, ces gens sont généralement très bien préparés à ser vir une communauté en tant qu’activistes culturels, deuxièmement, en plus de leur connaissance de l’espagnol, ils maî trisent le dialecte de leur communauté et ceux des tribus voisines, ce qui leur permet de suivre une formation approfondie aux méthodes du programme afin de préparer des facilitateurs à travailler dans des milieux multiethniques et multilingues, et, troisièmement, ils sont hautement respectés par leurs pairs dans leurs propres communautés ethniques et au sein de leurs différentes groupes.

L’immense défi

L’accès des municipalités situées dans la jungle aux grandes villes de l’État est difficile. Les seules voies d’accès sont le fleuve Orénoque ou les airs. Ceci ne constitue toutefois pas l’unique difficulté. Les structures locales d’enseignement ne sont pas fiables, les soins médicaux et hospitaliers font défaut et l’éducation sanitaire est peu étendue, voire inexistante dans les communes isolées et inaccessibles. Prises ensemble, toutes ces difficultés représentent un immense
défi pour quiconque souhaite organiser des cours d’alphabétisation dans la région.

La réponse de l’équipe cubaine a consisté à proposer une stratégie de développement des activistes culturels indigènes afin de disséminer le programme d’alphabétisation Yo, sí puedo qui repose, entre autres, sur une formation méthodologique et des activités à l’intention des superviseurs et des animateurs.

Durant la première phase de diagnostic, on a déterminé les principales faiblesses, menaces, forces et possibilités, et les activités ont été prioritairement axées sur elles afin d’assurer la rétention des acquis et, par conséquent, de garantir que les efforts entrepris seraient couronnés de succès.

Les graves problèmes en matière de santé au plan local étaient entre autres les suivants : ignorance de l’hygiène élémentaire, taux de mortalité élevé chez les enfants en bas âge et les mères, consommation d’eau provenant de l’Orénoque et contaminée par des fèces, défaut de toilettes hygiéniques dans nombre de communes et maladies endémiques sévissant dans la région. Tout ceci a entraîné la nécessité de familiariser les gens avec ces questions et de promouvoir l’éducation à la santé au plan local à presque chaque session du programme d’alphabétisation quand les gens se réunissaient.

Le programme se compose de 65 cours vidéo durant lesquels l’enseignant à distance dirige l’apprentissage selon
la méthode alphanumérique. Celle-ci établit un rapport entre des nombres connus et des lettres inconnues. Sa souplesse d’organisation permet d’intégrer des questions concernant l’éducation sanitaire et l’amélioration de la santé afin d’évaluer les possibilités permettant d’apporter des solutions aux problèmes de santé courants au sein de la communauté indigène.

Cérémonie de remise des diplômes aux patriotes.

Aller en cours

Le cours à distance n° 8 est une introduction à la voyelle « i ». L’enseignant à distance se sert du mot FAMILLE extrait de la phrase : la famille et son importance dans la vie. Lorsque la classe se réunit, les participants tentent d’analyser des concepts comme la prévention, l’hygiène, la santé et la maladie.

Le cours à distance n° 17 est consacré à la consonne « c ». Elle peut être abordée en employant le mot vitamine C et associée à l’alimentation de la communauté ou en discutant sur la consommation de vitamines et le souci de l’environnement.

Le cours à distance n° 34 porte sur l’étude de la consonne « ch » avec une analyse du mot LECHE (lait) par le biais de la phrase : le lait (leche) maternel est l’aliment le plus complet ; il protège les enfants des maladies : rhumes, diarrhées et infections. L’analyse permet au groupe de parler de l’importance de manger des aliments bien cuits et d’utiliser de l’eau propre, et elle leur permet aussi de mettre en route un projet de construction de toilettes hygiéniques dans
la commune. Ceci empêche les pluies constantes de créer des dépôts de fèces au fond de l’Orénoque dont l’eau est prélevée pour la consommation.

Le programme cubain Yo, sí puedo est lui-même suffisamment souple pour permettre d’instaurer entre animateurs et étudiants un échange susceptible d’être efficace d’un point de vue bilingue et multiethnique. Ceci permet d’élaborer un glossaire de termes particuliers aux différents dialectes et contenant des termes que les facilitateurs utiliseront lors des réunions lorsqu’ils aborderont la promotion de la santé et l’éducation sanitaire au plan local.

Apprendre les termes

Abuje : insecte qui mord et provoque des démangeaisons ainsi que différentes allergies et infections.

Ají : variété de piment très fort et ingrédient essentiel de l’alimentation indigène, présent par exemple dans l’ajicero, un plat à base d’ají et de poisson. L’ají est en outre utilisé pour confectionner des remèdes maison destinés à traiter différentes affections.

Atol : boisson faite à partir de farine de maïs, très nutritive pour les enfants.

Auyama : citrouille, un fruit fournissant des précurseurs des vitamines D et A, très importantes pour les enfants.

Bagre : délicieux poisson avec peu d’arêtes, abondant dans presque toutes les rivières d’Amérique, riche en protéines, calcium, phosphore et vitamines liposolubles.

Caraota : haricots, un aliment qui fournit des vitamines et minéraux.

Casabe : manioc. Aliment principal des populations indigènes.

Chamán : chaman – le sage au sein de la population indigène.

Chigüire : le plus grand rongeur du monde. Il vit sur les bords des rivières et les protéines de sa viande sont très appréciées par les différentes populations indigènes.

Conuco : vergers familiaux sur des terres arrosées par la pluie, où poussent des fruits secondaires issus du manioc ou de la culture.

Danto : tapir – une espèce mammifère utilisée dans l’alimentation des communautés indigènes et maintenant en danger, si bien que nous devons la protéger.

Mañoco : farine de manioc beaucoup utilisée par les populations indigènes comme épaississant pour les soupes ou autres aliments.

Sancudo : Moustique dont fait partie l’espèce des aedes aegypti qui transmet de nombreuses maladies comme, entre autres, la malaria et la dengue, une fièvre hémorragique. 

Yucuta : mañoco diluée dans de l’eau ; horchata. Boisson à base de poudre de manioc et d’eau, supposée posséder
des vertus médicinales et faciliter la digestion.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le succès

Le programme a permis d’alphabétiser 3 049 personnes dont 322 ont poussé leurs études jusqu’en sixième et sont allées au bout de la Misión Ribas (l’équivalent des études secondaires).

Parallèlement au programme d’alphabétisation, des projets locaux tels que l’initiation à l’informatique à La Esmeralda, le chef-lieu de la municipalité d’Alto Orinoco, des cours magistraux sur le développement de l’éducation sanitaire et la prévention des maladies endémiques à Watamo, Tama Tama, Acanaña, Laja Lisa, Topocho, Platanillal, Buena Vista et Gavilán, ou la construction de toilettes hygiéniques dans les communes ont été activement encouragés.

La création d’équipes chargées de la protection sanitaire au plan local a permis d’associer le processus éducatif
à la mission sanitaire Barrio Adentro et l’étude sociogénétique de José Gregorio Hernández, mise en pratique dans les contrées les plus reculées de l’État d’Amazonas et dans tout le pays par des médecins de Cuba et du Venezuela.

Yo, sí puedo illustre la façon dont on peut mettre en œuvre avec succès des programmes d’alphabétisation et d’éducation sanitaire dans des régions reculées, auprès de la population indigène. Il s’agit d’une méthode souple, bien
testée et couronnée de succès du fait de la compréhension culturelle sur laquelle elle repose. Pour reprendre les mots de Martí : « Après avoir vu le jour sur cette Terre, chaque personne a le droit d’être éduquée, mais elle a en retour le
devoir de contribuer à éduquer les autres » (Martí 1963).

 


Références

IPLAC (2003) : Manual del facilitador. Programa « Yo, sí puedo ». La Havane.

Martí, J. (1963) : Nuestra América. Obras Completas. Editorial Nacional de Cuba. Unidad 210-04 « Mario Reguera Gómez ». Tomo VIII.

Relys Díaz, L. I. (2005) : « Yo, sí puedo », un programa para poner fin al analfabetismo. La Havane : Editorial Abril.

 


 

L'auteur

Jorge Antonio González Carralero est diplômé en éducation, spécialisé en biologie, et il est titulaire d’une maîtrise ès science en éducation. Il travaille dans le secteur de l’éducation à Puerto Padre, une municipalité située dans la province de Las Tunas à Cuba. De 2007 à 2009, il a travaillé dans le domaine de la coopération internationale dans l’État d’Amazonas au Venezuela où il a mis en place une stratégie de recrutement et de formation d’activistes culturels indigènes pour une campagne d’alphabétisation.

Contact
Asociación de Pedagogos de Cuba (APC)
Dirección de Educación
Puerto Padre, Las Tunas

Cuba

jagonzalez@pp.lt.rimed.cu

 

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