L’apprentissage de proximité aux … Fidji

Kasanita dans son jardin, en compagnie de sa petite-fille.

« Les gens qui n’apprécient pas l’éducation sont pauvres dans tous les sens du terme », telle est la première déclaration de Kasanita Buloutuu, une grand-mère fidjienne de 63 ans, tandis qu’elle inspecte lentement sa maison villageoise, les herbes, les fleurs, les légumes, les fruits et les tubercules de son jardin, et l’exploitation de canne à sucre qui l’entoure. Son visage s’éclaire quand elle se remémore le parcours qui a fait d’elle une maîtresse diplômée à l’âge de seize ans. À l’époque, la stratégie du gouvernement colonial consistait à employer des membres de la population locale qui avaient atteints un certain niveau dans des lycées sélectionnés à travers le pays. Ainsi enseigna-t-elle pendant quinze ans dans trois écoles primaires différentes. Quand le gouvernement se mit à remplacer ces gens par des diplômés des écoles d’enseignement fraîchement créées, Kasanita dut se retirer à Koroqaqa, le village de son mari. Elle y installa sa maison de famille et y éleva ses cinq enfants. Tout en s’adaptant à l’existence villageoise, elle réalisa rapidement que sa belle-famille avait besoin d’entrer en contact avec le monde au-delà des limites du village. Elle commença à chercher des moyens pour les aider à rompre les cycles de la pauvreté.

En 2002, elle invita la fondation FRIEND qui se consacre à des entreprises intégrées dans les campagnes et au développement rural (Foundation for Rural Integrated Enterprises and Development) à venir dans son village pour encourager la participation au système d’épargne. Ce système prévoit que les femmes mettent de côté un minimum de deux dollars par semaine. Ces économies ne peuvent être retirées qu’à la fin de l’année.

En 2007, le programme de gouvernance de FRIEND fut lancé et Kasanita était prête pour lui. Ce fut un tournant décisif en ce qui concerne le rôle qu’elle jouait dans son village. La planification budgétaire participative était un élément important du programme auquel des villageois participèrent activement durant une formation qui consistait à essayer de comprendre le budget national en partant de son budget personnel, puis en passant aux budgets du village, du district et de la province. FRIEND anima une séance en face à face avec des administrateurs municipaux, à l’occasion de laquelle Kasanita et les autres participants purent poser des questions liées au développement de leur village.

« Elle se rappelle un sentiment d’incrédulité parce que pour la première fois de sa vie, elle était capable de parler dans un forum qui réunissait des personnalités du pays et qu’en plus, elle était en mesure d’utiliser leur langage. »

En 2009, elle fut invitée à une conférence sur le « dialogue des Fidji » où elle eut l’occasion de rencontrer des administrateurs nationaux et de faire pression sur des questions concernant son village. Elle se rappelle un sentiment d’incrédulité parce que pour la première fois de sa vie, elle était capable de parler dans un forum qui réunissait des personnalités du pays et qu’en plus, elle était en mesure d’utiliser leur langage du fait qu’elle avait compris le système d’allocations budgétaires et les mécanismes en place, ce qui se traduisit, entre autres, par une importante amélioration de la route qui menait au village de Koroqaqa. Ceci résolut de nombreux problèmes de transport, notamment pour les écoliers et les personnes obligées de faire la navette entre leur domicile et leur travail. Différents services gouvernementaux furent chargés d’entreprendre au village des activités de développement et de sensibilisation.

Aujourd’hui, les villageois écoutent Kasanita. Ce n’est pas une mince prouesse dans une société dominée par les hommes. Du fait de sa connaissance des mécanismes gouvernementaux, elle joue le rôle de conseillère pour les jeunes couples et les jeunes.

Elle s’interrompt pour montrer le jardin d’ignames qu’elle a planté avec son mari. Elles seront récoltées à temps pour les examens scolaires nationaux qui ont lieu tous les ans et que trois de ses sept petits-enfants passeront cette année. La vente des produits de ses cultures lui procure des revenus, et la plupart des clients se rendent dans son village pour les acheter.

Kasanita fait partie des nombreux habitants défavorisés de quelque 500 collectivités rurales avec lesquels FRIENDS travaille afin de les émanciper au plan socio-économique en identifiant et en utilisant les points forts sociaux des individus et des collectivités, en les reliant avec leurs ressources et en les incitant sur la voie de l’autosubsistance.

L’émancipation économique sans assistance sociale a conduit bien des programmes à l’échec – une pilule toujours difficile à avaler pour les organisations de développement et les parties prenantes. L’approche alternative de FRIEND
consiste à intégrer des programmes de développement de moyens de subsistance dans les programmes consacrés à la protection sociale et à l’émancipation sociale.

Ce processus est mis en œuvre par le biais de structures sociales identifiées lorsque FRIEND arrive dans une communauté. Le programme de gouvernance qui vient ensuite est consacré à l’atténuation des traumatismes et à l’édification de la paix, à des modes de vie sains, à des méthodes de cuisine, au jardinage, à des programmes d’exercice et à l’alphabétisation financière.

Ceci est tout à fait différent des formations techniques et professionnelles axées sur des sujets comme les bonnes pratiques agricoles, la transformation alimentaire pour gagner sa vie, etc. Ces dix dernières années, l’éducation s’est presque exclusivement déroulée dans des cadres formels et des programmes de formation uniquement affectés à des
« facilitateurs formels » agréés. Le grand potentiel que recèlent encore les cadres traditionnels ou culturels est peu reconnu.

FRIEND tire profit du riche savoir traditionnel et culturel existant au sein des différentes communautés des Fidji comme celle des indigènes fidjiens, celle des habitants d’origine indienne et celles des insulaires de descendance mélanésienne, micronésienne et polynésienne avec leurs patrimoines d’origine. Cet apprentissage qui s’appuie sur les communautés en se basant sur des méthodes et l’expérience locales s’est traduit par la réussite de la plupart des interventions de FRIEND au fil des ans.

Kasanita est très claire sur un point : « Je n’arrêterai d’apprendre que quand j’arrêterai de respirer. »

Son histoire témoigne de la puissance d’une éducation des adultes continue dans une optique locale, ayant recours
à l’émancipation sociale comme élément nécessairement associé à l’émancipation économique et au développement.

Pour plus d’informations
www.friendfiji.com

L’auteur
Jone Hawea, directrice associée,
FRIEND (Foundation for Rural Integrated Enterprises and Development),
director@friendfiji.com

 

 

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